• Nous sommes la France de Natacha Polony : un livre nécessaire

     Pour combattre l'ennemi, il faut d'abord savoir qui nous sommes

    L'heure est à la cohésion, à l'union nationale, entend-on depuis trois semaines. Mais autour de quoi nous réunir, qu'avons-nous encore en commun ? L'Europe ? Oui, à condition d'avoir un grand sens de l'humour. La nation, la patrie ? Attention, vous vous apprêtez à faire le jeu du front national. Quoi, alors ? Qu'est-ce que la France, à part un drapeau bleu-blanc-rouge et la Marseillaise ?

    C'est tout l'enjeu du livre de Natacha Polony intitulé Nous sommes la France et qui pose d'emblée cette question : qui est ce « nous » ?

    Car c'est bien un destin commun que le livre cherche sans cesse à dessiner. Mais il n'y a pas de destin commun sans partage de valeurs communes, sans sentiment d'appartenance à un groupe, à une collectivité qui dépasse l'individualité.

    Non la France n'est pas et n'a jamais été un pays multiculturel. Mais au contraire un pays qui cherche à transmettre à tous la même culture, historique, géographique et littéraire. Or en abandonnant cette triple mission pour des raisons idélogiques autant que mercantiles, la France est devenue une entité administrative vide de sens.

    Par peur de tomber dans le roman national, l'enseignement de l'histoire a abandonné le culte des héros pour se livrer presque exclusivement à la critique du pays, peu propice à rassembler ses citoyens sous la même bannière.

    En outre, les spécificités géographiques de la France, l'incroyable diversité de ses climats, de ses paysages, ont été oubliées de peur de sombrer dans le nationalisme, grand péril moderne. Quant à la richesse de son patrimoine agricole et culinaire, nous l'avons en grande partie, au contraire d'un pays comme l'Italie, resté attaché à ses traditions, abandonné à l'Europe, sans que cela nous émeuve plus que ça de détruire nos paysages pour que poussent les publicités et les centres commerciaux et d'affamer nos paysans.

    Or,« On a fait sortir de terre des pavillons semblables de Dunkerque à Perpignan et de Colmar à Plougastel, dans lesquels les enfants vivent la même vie, faite de télévision, de jeux videos et de sorties au Macdo avec BigMac, grandes frites et Coca géant. » écrit la journaliste, avant de souligner le contraste entre ces vies indifférenciées et la quête d'absolu de la jeunesse, qui peut parfois conduire aux pires extrémités : « Nous n'avons pas limité l'élevage hors-sol aux tomates et aux bovins. Nous l'avons, et c'est la caractéristique principale de l'époque, étendu à notre jeunesse. Le consumérisme hédoniste […] n'a plus rien à offrir à des jeunes gens en quête de sens, à la recherche de quelque chose qui vaille d'échanger leur vie, voire de la perdre. »

    Enfin, si les grands textes sont encore enseignés à l'école, c'est rarement dans la perspective de former des citoyens affranchis et capables à leur tour de penser, mais plutôt, selon la grande idée de l'IUFM, afin que chacun puisse s'exprimer. « l'école ne leur aura pas apporté ce savoir dont les humanistes pensaient qu'il était la condition de notre humanité. Ce savoir qui tient lieu à lui seul de quête spirituelle quand il n'est pas recherche d'érudition mais cheminement. » explique Natacha Polony, avant d'ajouter « L'école qui devait venir à bout de l' obscurantisme est le lieu de son triomphe. » Puis la journaliste de reprendre la conclusion d'un professeur de philosophie : « on leur a donné la parole sans leur donner les mots »

    En rappelant les liens entre hellénisme et christianisme, elle accuse également en creux la ministre de nous enlever encore une chance d'expliquer qui nous sommes et d'où nous venons. S'appuyant sur les réflexions d'Olivier Roy, elle montre combien une religiosité « pure », coupée de ses racines culturelles, est dangereuse, comme nous l'ont prouvé, si besoin était, certains talibans pakistanais ou pentecôtistes américains. Ainsi, la fin de notre modèle républicain renonçant à l'intégration n'est pas très éloignée de celle de l'Empire romain. De là à dire que NVB serait un accélérateur du sens de l'histoire, une sorte de figure hegelienne, eh bien, il n'y a qu'un pas.

    Mais cet échec de l'école et de la Nation tout entière dans le domaine de la transmission ne vient pas de nulle part. Si nous avons échoué à transmettre, c'est que nous nous sommes trompés dans les constats qu'il y avait à faire des évènements récents. « Pourquoi [...] n'a-t-on pas, selon les mots de Charles Péguy, eu le courage de voir ce que l'on voyait ? », s'interroge la journaliste.

    Parce que, depuis 2002 et la sortie du livre Les territoires perdus de la république, qui a cherché à nous alerter sur la montée du fanatisme et la menace que cela constituait pour la république, nous avons préféré taxer de racisme et de fascisme quiconque oserait prétendre que certains musulmans se radicalisaient.

    Et cela s'est poursuivi, même après le 7 janvier : aucun lien avec la religion, nous a-t-on expliqué. Aucun, vraiment ? « pas un rappel de ces videos de l'Etat islamique appelant les fanatiques de France et d'Europe à frapper les « infidèles » en se jetant sur eux avec leur voiture, en les agressant à coups de couteau ou avec n'importe quelle arme » ? se demande la journaliste.

    Non, non, aucun lien, on vous dit. En revanche, tous ceux qui oseront contester cette version seront aussitôt considérés comme islamophobes, au risque, explique la chroniqueuse au Figaro, que cette prétendue islamophobie devienne « la meilleure arme contre les musulmans eux-mêmes, en ce qu'elle veut faire croire à leur refus unanime de la laïcité. [ ...] Car l'amalgame, le fameux amalgame invoqué de manière obsessionnelle, qui le pratique, sinon ceux qui croient que faire respecter la loi sur le voile intégral serait une atteinte à tous les musulmans ?»

    Mais le non-dit n'est pas seulement celui qui consiste à ne pas vouloir mettre de mots sur ce qui s'est produit, c'est également celui qui refuse de poser certaines questions. « Si nous refusons de nous demander pourquoi des jeunes Français éprouvent une telle haine pour leur pays qu'ils se retournent contre lui, d'autres suivront. »

    Les causes sont multiples : à l'échec de la transmission et l'impossibilité d'ouvrir certains débats déjà évoquées, Natacha Polony ajoute la tentation du multiculturalisme, pourtant considéré par les dirigeants britanniques et allemands comme un échec, l'insuffisante mobilisation après certains événements comme les meurtres de Mohamed Merah, la question du financement des mosquées qui permet à certains pays étrangers de diffuser un islam rigoriste, la désinformation, celle par exemple qui ne retrace pas fidèlement la genèse des caricatures après Charlie, ou encore la politique internationale désastreuse des pays occidentaux, et consistant le plus souvent en un simple « alignement fantomatique sur la diplomatie américaine » faisant fi du conflit entre chiites et sunnites, et qui a contribué, elle aussi, à créer un monstre.

    Alors, quelles solutions ? C'est la question à laquelle la troisième et dernière partie du livre se propose de répondre. Si toutes les solutions envisagées ne semblent pas toujours convaincantes-on peut s'interroger par exemple sur l'efficacité de la légalisation du cannabis-, le livre a l'immense mérite de ne pas sombrer dans le fatalisme auquel nous invite très souvent l'Europe.

    Pour la journaliste, la première chose à changer, c'est de refaire exister la France dans l'espace européen, en refusant de renoncer à ses spécificités : « Tous les discours […] sur les valeurs de la France […] ne sont que du vent pour qui ne se préoccupe pas d'abord de restaurer la mémoiré vivante de la France à travers ses paysans, ses artisans et ses petites entreprises. »

    L'autre urgence, c'est de réaffirmer les spécificités françaises à l'intérieur même de ses frontières. C'est rappeler, comme nous l'avons dit tout à l'heure, que la France a une histoire, une géographie, une littérature, mais c'est rappeler également que la France, c'est aussi une certaine idée du rapport entre les sexes, avec la galanterie, une certaine idée de la fraternité, à laquelle Victor Hugo a contribué, c'est la richesse de ses langues régionales, c'est une devise qui ne ressemble à aucune autre, fondée sur des concepts philosophiques, et qui est une sorte de « traduction en trois mots des œuvres de Montesquieu, de Voltaire, de Diderot et de Rousseau. » La France, c'est aussi « La République, c'est cette idée qu'il ne saurait y avoir un souverain pour guider les hommes. C'est l'idée que tout homme est son propre souverain, dans le cadre d'une Nation elle-même souveraine. »

    Ce n'est qu'à ce prix, selon la journaliste, que le citoyen francais pourra retrouver une identité et un attachement à son pays car « on ne saurait aimer ce qu'on ne connaît pas ». Ce n'est qu'à ce prix qu'il parviendra à se situer « entre [l'] individu autoconstruit et le célèbre « l'individu n'est rien, la société est tout » de Maurice Barrès ». Ce n'est qu'à ce prix que la France pourra redécouvrir, selon les mots d'Ernest Renan qu'« Une Nation est une âme, un principe spirituel.[...] », qu'elle est « la possession en commun d'un riche legs de souvenirs » et « le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis ».

    C'est ainsi que l'on pourra proposer à nos enfants un autre modèle que « le fantasme d'un individu libre et détaché de tout lien dans une entité neutre régie par le droit et le marché »

    Souvent accusée de déclinisme, Natacha Polony signe un livre d'espoir et veut croire que tout est encore possible car « la grandeur est une prophétie autoréalisatrice » et pour y atteindre, « il suffit [d'] un prophète ». En redéfinissant des termes qui alimentent la confusion -la mondialisation n'est pas nécessairement la globalisation, le déclinisme c'est de penser que la France est l'éternelle coupable, condamnée à battre sa coulpe à chaque nouvel événement en se demandant quel est son péché originel- elle ouvre la voie à une France rassemblée et refusant la fatalité. Elle croit en la France passée, présente et même à venir, sous certaines conditions. Et rappelle que la nostalgie n'est pas un crime et qu'elle n'empêche nullement de se tourner vers l'avenir.

    Certes, elle aurait aimé que « cette attaque contre les valeurs humaines […] nous [incite] collectivement à comprendre qu'affronter nos contradictions et nos reniements est désormais vital » et « nous [force] à regarder en face la nature du totalitarisme islamiste » mais elle n'était pas suffisamment naïve pour penser que tout s'arrangerait comme par miracle : « Il y aura de nouveaux attentats et chacun d'eux ébranlera encore un peu plus l'édifice chancelant qu'est la France. »

    A l'heure où les politiques ne sont que des gestionnaires de l'économie à la petite semaine, guettant telle Anne dans La Barbe Bleue, l'arrivée de la croissance, et à l'heure où beaucoup d'entre eux ne sont capables que de la réduire à des concepts comme « l'égalité », « la capacité d'intégration de la différence » ou « le multiculturalisme », Natacha Polony tente de redonner à la France un peu de sa grandeur et de son identité afin de proposer une vision pour le futur.

     

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