• Les journalistes dans le cirage

    Après le match France-Suède, les journalistes d'Eurosport, ô combien représentatifs de l'excellence qui règne dans le journalisme moderne, ont eu l'idée lumineuse de demander à Karim Benzema qui méritait, selon lui, le ballon d'or. Et là, à la surprise générale, Benzema n'a pas répondu que Messi était le meilleur, que Ronaldo n'était qu'une buse surcôtée qui ne plantait que parce que tout le monde jouait pour lui et lui filait des caviars, qu'il mettait beaucoup trop de gel et qu'il soûlait la terre entière à montrer ses pectoraux à chaque fois qu'il marquait un vieux péno. Pas du tout, il a dit que Ronaldo allait remporter le prix, et que c'était bien normal car c'est le meilleur joueur du monde.

    Les grands journalistes d'Eurosport s'empressent alors de mettre sur leur site cette information capitale, ce scoop intergalactique, ce titre plein d'authenticité : « Pour Benzema, c'est une évidence, le ballon d'or, c'est Ronaldo. »

    L'année dernière, déjà, on avait eu droit à de nombreuses interviews de joueurs du Bayern à qui on avait posé la même question. Et là, surprise également, tous pensaient que Ribéry, leur coéquipier, le méritait.

    Que c'est beau, le journalisme, quand ça ne sert pas qu'à poser des questions dont on connaît la réponse et cirer les chaussures à crampons des footballeurs. Que c'est agréable de lire de véritables informations et d'avoir l'impression, après avoir parcouru certains sites, d'en sortir, sinon grandi, du moins beaucoup plus intelligent. Ce n'est plus du journalisme, c'est de l'art : un hymne à la brosse à reluire doublé d'une danse sacrée en l'honneur des dieux footballeurs.

    Mais il faut rendre à ces arts ce qui appartient à ces arts : les journalistes sportifs ne sont pas les seuls à tresser à peu de frais des couronnes de lauriers. On voit souvent, en effet, des chroniqueurs, à la télévision, demander à un invité s'il a apprécié le livre, le spectacle, ou la chanson de tel autre invité présent sur le plateau. A Quel beau moment de télévision nous assistons alors, quel pied de nez à tous les grincheux qui prétendent que le petit écran bannit la sincérité et combien de fois nous avons pu être émus par les compliments sans fard de ces faiseurs de dithyrambes.

    Il y a quelques années de cela, Joey Starr s'était fait vertement critiquer car il avait osé répondre par la négative à la question du présentateur d'une émission grand public qui lui demandait s'il aimait la musique du chanteur présent ce jour-là. Au bal des hypocrites, il faut savoir danser en rythme et éviter les fausses notes.

    Pourtant, même si c'était sans doute maladroit, il avait au moins eu le mérite de la sincérité. Est-ce sa faute si par leurs questions, certains journalistes ne laissent le choix qu'entre lancer des fleurs en plastic et des couteaux en acier ? Doit-on le condamner parce que le règne de la langue de bois ne le laisse pas de marbre ?

    « Peut-on en vouloir à un homme qui a su garder sa langue aussi belle après avoir léché tant de monde ? » disait Desproges à propos de Léon Zitrone.

    Que la télévision donne sa langue au show, ce n'est pas très étonnant, mais qu'elle se serve des autres et qu'elle les oblige à serrer les fesses pour jouer les faux-culs, ça a le don de me mettre de mauvais poil.

    Tout le monde n'a pas la répartie de Lucchini, qui, lorsqu'on lui demande s'il ira voir la pièce de théâtre dans laquelle joue Marianne James, en présence de celle-ci, répond finement :

    « Ah ben, t'imagines la maladresse de dire........non, non, avec plaisir  »

     

    Souhaitons qu'à l'avenir d'autres que Lucchini sachent faire ravaler aux journalistes leurs compliments de façade.

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