•  

    « Dans la journée, je sortis acheter cinq cartouches de cigarettes, puis je retrouvai la carte du traiteur libanais, et deux semaines plus tard ma préface était bouclée. »

    Parfois, il semble ne pas y avoir de rapport entre certaines propositions de Houellebecq dans Soumission. Pourtant, non seulement il y en a un mais en outre il est souvent extrêmement révélateur. Ici l'association de bons repas et de tabac est pour le narrateur comme pour Huysmans, la forme de bonheur la plus accessible et la plus pérenne mais également la seule propice à l'inspiration.

    Si Houellebecq aime évoquer la société moderne, il tombe rarement dans le travers de nombreux auteurs contemporains qui ne la citent que pour fabriquer avec le lecteur une complicité factice, qui ne repose que sur le clin d'oeil de l'identification immédiate, vision extrêmement réductrice de la littérature envisagée comme un sketch ou une chanson qui nous parle.

    Quand Olivier Adam, dans le premier chapitre de Je vais bien, ne t'en fais pas, écrit : « Bonjour Madame. Six œufs, un paquet de pommes de terre à frites, beurre Elle & Vire, trois bouteilles de Coca, huile tournesol, trois paquets de spaghettis Panzani, un paquet de riz Uncle Ben's, un rosbif, un grand pot de crème fraîche Bridélice, trois Yabon grand format, deux Danette familiales, à la vanille, trois riz au lait La Laitière, quatre paquets de chips Vico, un saucisson Justin Bridou. », on est certes fasciné de constater la facilité avec laquelle l'auteur « fait de la littérature » mais on se demande parfois si de telles listes (car ce n'est pas la seule dans le « roman ») étaient bien indispensables pour justifier le travail de caissière de la protagoniste.

    Chez Houellebecq, au contraire, lorsqu'il évoque, par exemple les plats à micro-ondes, c'est pour ouvrir, non sans humour, sur une réflexion sur la condition humaine : « aucune malveillance ne pouvait s'y lire, et l'impression de participer à une expérience collective décevante, mais égalitaire, pouvait ouvrir le chemin d'une résignation partielle. »

    De même, il y a toujours chez lui une critique sous-jacente de la société, ou de la petitesse de l'homme mais celle-ci est d'autant plus appréciable qu'elle est souvent évoquée sans connecteurs logiques, par la simple juxtaposition de propositions dont le lecteur est invité à rechercher le lien et qui rappellent toujours à l'homme sa propre vanité et son éternel égoïsme, qu'il s'agisse de littérature : « Des phrases de Huysmans sur le Moyen âge me revenaient vaguement en mémoire, cet armagnac était absolument délicieux. », d'amour : « L'image de Myriam sur mon lit, en tee-shirt, le dernier matin, l'image de ses petites fesses rondes me traversa brièvement l'esprit ; je me resservis un grand verre de Cahors. », d'amitié : « J'étais ravi en tout cas d'être invité chez lui le lendemain, on pouvait déjà être certain que le porto serait de bonne qualité, et j'avais assez confiance pour le repas aussi. », « je tombai sur Marie-Françoise, qui émit l'idée de déjeuner ensemble. Ma journée serait, décidément, sociale. » ou de relations entre collègues : En dessous de sa veste prince-de-galles, il portait un polo ; il était bienveillant, sans illusions et sagace ; il devait, très vraisemblablement, être abonné à Historia »

    Ainsi, si le narrateur n'épargne pas la société contemporaine : « Rien que le mot d'humanisme me donnait légèrement envie de vomir, mais c'était peut-être les pâtés chauds, aussi, j'avais abusé », elle est bien moins sa cible privilégiée que l'homme lui-même.

    Il met en avant les limites du système de façon tout à fait détachée, sans aucune indignation, sans dénonciation et la misogynie avec laquelle c'est exprimé nuance la critique puisque celui qui la fait ne vaut pas mieux que le système dont il cerne les limites.

    Et l'on aurait bien tort de croire, malgré les piques récurrentes que ce dernier envoie aux autres personnages du livre, que le narrateur pût se croire au-dessus de la mêlée.

    Certes, au cours de son dialogue avec Godefroy, son collègue, il déclare : « On peut laisser parler les gens assez longtemps, ils sont toujours intéressés par leur propre discours mais il faut quand même relancer de temps en temps un minimum. » Certes, il n'épargne pas Bastien Lacoue, qui a toujours, selon lui, « l'air satisfait de lui-même, du monde et de la position qu'il y tenait. ». Certes, il déclare, non sans ironie, à propos d'un autre collègue, que « L'enseignement en lui-même, impliquant malgré tout une certaine forme de contact avec des êtres humains de nature variée, l'avait toujours terrifié. » ou au cours du dialogue avec un autre personnage : « Il se tut, j'eus nettement l'impression qu'il avait épuisé un premier stock d'arguments. »

    Pourtant, le narrateur s'inclut très souvent dans la critique de l'homme. Les accents voltairiens de Houellebecq tant dans le maniement de l'ironie que dans le constat des limites qui entourent une société sans Dieu n'en ont pas la violence ni la même dimension satirique. La critique de Voltaire était plus acide et plus dénonciatrice. Celle de Houellebecq est plus détachée et l'ironie n'épargne pas le personnage principal, derrière lequel on devine parfois l'auteur, tout au moins certaines de ses lubies.

    Son angoisse par rapport à la mort tout d'abord : « En attendant la Mort, il me restait le journal des dix-neuvièmistes », « Devais-je alors, mourir ? Cela me paraissait une décision prématurée. »

    La vanité de la vie ensuite, dès lors qu'elle s'écarte de l'amour, souvent mise en valeur par des énumérations qui sont de fausses gradations  : « Je me demandais à quoi je pourrais m'intéresser moi-même si ma sortie de la vie amoureuse se confirmait, je pourrais prendre des cours d'oenologie peut-être ou collectionner les modèles réduits d'avion. », « Et je n'avais toujours pas envie de faire un enfant, ni de partager les tâches ni d'acheter un porte-bébé kangourou ».

    Ou encore notre naturel égocentrisme qui nous fait nous estimer important : « Mais les mots de rapports de force en imposent toujours dans une conversation, ça fait lecteur de Clausewitz et de Sun Tzu, et puis j'étais assez content de barre symbolique aussi, en tout cas marie-Françoise hocha la tête comme si je venais d'exprimer une idée. » et qui biaisent nos rapports à l'autre, pour qui on peut ressentir une forme d'affection, mais toujours mise en doute (ici par la présence d'un double modalisateur et de l'imparfait) : « C'était un de mes camarades doctorants, on peut même dire que nous avions des relations presque amicales. » ou exprimée de manière négative : « J'aimais bien cette divertissante vieille peste, assoiffée de ragots à l'extrême. »

    Enfin, on ne peut évoquer l'humour de Houellebecq sans parler de la misère sexuelle. Eternelle source d'inspiration pour le romancier, la sexualité est, dans Soumission, la véritable religion du narrateur puisque sa verge « [intercède] en faveur de Myriam » et puisqu'elle est la seule qui ne l'a jamais trahi : « Modeste mais robuste, elle m'avait toujours fidèlement servi. », au point que « chacune [des] fellations [de Myriam] aurait suffi à justifier la vie d'un homme ». L'importance que revêt la vie sexuelle du narrateur ou son absence est souvent propice au comique, comme lorsque celui-ci a l'impression qu'il arrive au bout de sa vie sexuelle mais qu'il « [change] d'avis en cours d'année, sous l'influence de facteurs externes et très anecdotiques-en général, une jupe courte. »

    La réponse qu'il obtient de façon définitive à cette question constitue sans doute l'un des passages les plus réussis de la littérature sur le sujet :

    « Etais-je, vieillissant, victime d'une sorte d'andropause ? Cela aurait pu se soutenir et je décidai pour en avoir le cœur net de passer mes soirées sur Youporn [...] Le résultat fut, d'entrée de jeu, extrêmement rassurant.[...] j'étais, cela se confirma dès les premières minutes, un homme d'une normalité absolue.

    […] Un homme (jeune ? vieux ? les deux versions existaient) laissait sottement dormir son pénis au fond d'un caleçon ou d'un short. Deux jeunes femmes de race variable s'avisaient de cette incongruité, et n'avaient dès lors de cesse de libérer son organe de son abri temporaire. Elles lui prodiguaient pour l'enivrer les plus affolantes agaceries, le tout étant perpétré dans un esprit d'amitié et de complicité féminines.[...] L'homme, anéanti par cette assomption, ne prononçait que de faibles paroles ; épouvantablement faibles chez les Français (« Oh putain ! », « Oh putain, je jouis ! », voilà à peu près ce qu'on pouvait attendre d'un peuple régicide), plus belles et plus intenses chez les Américains. »

    En conlusion, Houellebecq, dans son dernier roman, ne se contente pas de nous présenter un personnage principal qui tente désespérément de re-rencontrer Huysmans ou à défaut, de règler sa vie sur celui-ci, mais également un protagoniste qui serait, du point de vue de l'humour, son double, humour qui « présente le cas unique d'un humour généreux, qui donne au lecteur un coup d'avance, qui invite le lecteur à se moquer par avance de l'auteur. […] Et cette générosité, j'en avais profité mieux que personne, recevant mes rations de céleri rémoulade ou de purée cabillaud, dans les casiers de ce plateau métallique d'hôpital que le restaurant universitaire Bullier délivrait à ses infortunés usagers. »

    Humour qui rappelle sans cesse au lecteur sa propre petitesse tout en tentant d'y échapper quelques instants grâce au rire, seule arme efficace contre la violence :

    « Je ne connaissais à vrai dire à peu près rien du Sud-Ouest, sinon que c'est une région où l'on mange du confit de canard ; et le confit de canard me paraissait peu compatible avec la guerre civile […] » 

     

    Google Bookmarks Blogmarks

    votre commentaire
  •  

    « J'aurais probablement dû parler de cela, de cet étrange pouvoir de la littérature, je décidai pourtant de continuer à parler politique. »

    Ce commentaire du narrateur au milieu d'une conversation pourrait parfaitement résumer le roman de Houellebecq qui a beaucoup fait parler par son soi-disant sujet principal et qui n'est pourtant jamais aussi bon que lorsqu'il s'en écarte et qu'il se consacre, par exemple, à la littérature.

    A ce titre, Soumission est moins un roman d'anticipation qu'une réflexion sur le présent et sur certaines tendances de la société, ce que Jean-Laurent Cassely a très bien compris, lorsqu'il déclare sur le site slate.fr :  « peu de situations sont plausibles dans ce roman et ni la politique ni la psychologie féminine n’ont jamais été les points forts de l'auteur, il faut bien le reconnaître! C’est pourquoi Soumission est une fiction qui ne dit rien de l’avenir politique de la France, mais beaucoup de sa situation actuelle. »

    Mais ce qu'il aurait pu ajouter, c'est que le roman de Houellebecq est davantage une réflexion sur ce qui fonde et ce qui défait une civilisation ainsi que l'histoire d'une triple quête, amoureuse, littéraire et spirituelle, quête qui constitue également un refuge contre la décadence de la société mais qui paraît bien souvent inaccessible pour le narrateur.

    La plupart des critiques ont pourtant choisi de parler quasi exclusivement de l'aspect politique du livre, louant ou blâmant le choix de l'auteur d'imaginer l'arrivée au pouvoir en France d'un parti musulman en 2022, les uns oubliant que l'obligation de conversion à l'Islam pour les professeurs, l'abandon quasi général du travail pour les femmes ou l'interdiction de porter des jupes étaient peut-être des règles acceptées un peu trop facilement par la population, les autres occultant volontairement toutes les qualités du parti musulman pour faire de ce roman un livre raciste ou islamophobe.

    Il y aurait évidemment là matière à débat. Mais bien que le narrateur délègue souvent la parole, dans le domaine politique, à ses interlocuteurs, il évite rarement l'écueil du monologue qui tourne à l'exposé, exposé qui a bien du mal à dépasser la simple thèse et à ne pas détonner avec le reste de l'oeuvre, et qui confirme que dès que Houellebecq se rapproche trop de l'essai, il s'éloigne du coup de maître.

    A l'inverse, le roman se révèle beaucoup plus intéressant quand il évite les arguments politiques, comme lorsque le « problème de micro-ondes » du narrateur l'oblige à « terminer [ses] packages indiens à la poêle, et lui fait « [rater] une grande partie des arguments échangés", que quand il les décortique.

    Certes, les romans d'anticipation cherchent rarement à donner une image positive du futur qu'ils mettent en scène et la valeur d'un tel roman ne se mesure pas uniquement, loin s'en faut, à sa capacité à lire dans l'avenir.

    Toutefois, admettons que le point fort du roman de Houellebecq, comme nous le disions tout à l'heure, est moins le récit de l'avenir que celui du présent de nos sociétés.

    L'arrivée au pouvoir de La Fraternité musulmane n'est en réalité pas le sujet central du livre, elle n'est qu'un prétexte à parler du déclin d'une civilisation dans une société résignée et fataliste, pour qui « il arriverait « ce qui doit arriver » ».

    L'une des phrases de l’un des personnages ne laisse aucun doute à ce sujet : « L'Europe avait déjà accompli son suicide. » « La Révolution française, la république, la Patrie... oui ça a pu donner lieu à quelque chose, quelque chose qui a duré un peu plus d'un siècle. La chrétienté médiévale, elle, a duré plus d'un millénaire. », ajoute-t-il un peu plus loin, confirmant que l'on arrrive au bout d'un cycle.

    Si beaucoup de personnages de Houellebecq, à commencer par le narrateur lui-même, semblent résignés, en particulier dans le milieu universitaire, c'est aussi parce que « C'est pour des questions métaphysiques que les hommes se battent, certainement pas pour des points de croissance, ni pour le partage de territoires de chasse ». La fin d'une civilisation n'est pas seulement due, dans Soumission aux limites du modèle capitaliste européen, mais également à l'absence de Dieu.

    C'est ce constat qui donne au roman tout son intérêt, celui d'une société et d'un personnage à la recherche d'identité et de sens.

    Et tout le talent de Houellebecq est de structurer tout son roman autour d'un système d'opposition et d'échos entre la civilisation passée et celle qui se met en place, entre tout ce qui l'a fondée et ce qui va la remplacer ou plutôt ce qui l'a déjà, doucement, imperceptiblement, remplacée.

    A ce titre, le fait que l'action se passe principalement à la Sorbonne nouvelle, dont le nom évoque l'histoire mais dont la réalité est un bâtiment moderne d'une affreuse laideur et sans passé, est loin d'être anodin tout comme le fait que le collègue du personnage principal se nomme Godefroy Lempereur mais qu'il porte « un t-shirt du P.S.G » et « des baskets d'un rouge vif ».

    De même, il faudrait être naïf pour ne pas voir dans l'escapade du narrateur pendant le deuxième tour des élections à Martel, une sorte de retour aux sources de la civilisation qui décline et qui s'apprête à disparaître ainsi qu'une forme de résistance par procuration aux changements qui se dessinent.

    La visite de l'Eglise Saint-Maur, « construite pour résister aux assauts des infidèles, comme il y en avait beaucoup dans la région » n'est pas uniquement décorative, tout comme la mention que « La région était habitée depuis les temps les plus reculés de la préhistoire » et que « l'homme de Cro-Magnon en avait progressivement chassé l'homme de Néandertal, qui s'était replié jusqu'en Espagne avant de disparaître. »

    Ce passage fait d'ailleurs écho à la description, pendant les émeutes de « la statue du maréchal Moncey, imposante et noire » qui se détachait au milieu de l'incendie », maréchal qui « s'est illustré en défendant la barrière de Clichy contre les envahisseurs russes en 1814 » rappelle le narrateur.

    Cette dimension symbolique se retrouve partout dans le roman, aussi bien quand le personnage principal se rend chez le Président de l'Université, dont le domicile jouxte les Arènes de Lutèce et plongent le narrateur dans une tentative de transposition : « il était étonnant de penser que des combats de gladiateurs et de fauves avaient réellement eu lieu ici, quelque deux mille ans auparavant. » que quand le narrateur et Lempereur s'aperçoivent, en se rendant chez ce dernier qu'ils se « retrouv[ent] exactement à l'époque de [leurs] écrivains préférés », la littérature devenant ici une sorte de double du refuge historique, quelques instants avant que la peinture prenne le relais : « Le Bouguereau au dessus de la cheminée »[...] datait d'un peu plus d'un siècle et ça me paraissait si loin […] Lentement, progressivement, on pouvait essayer de se mettre dans la peau d'un de ces bourgeois du XIXème siècle […] mais c'était une remontée dans le temps laborieuse, difficile. 

    Le narrateur, cet homme qui « n'avai[t] jamais vraiment visité ce pays, dont [il] étai[t], de manière un peu théorique, citoyen » semble loin de choisir ses destinations au hasard, lui qui se rend ensuite à Rocamadour, dont le pélerinage est décrit comme « un des plus fameux de la chrétienté » par son ami travaillant pour le renseignement, qui ajoute, comme pour achever de le convaincre : « vous pourrez vraiment mesurer à quel point la chrétienté médiévale était une grande civilisation. »

    Le choix de Myriam, personnage présent à la fois dans la Bible et dans le Coran comme la sœur d'Aaron, comme prénom de la petite amie du narrateur, n'est sans doute pas, lui non plus, anodin.

    Le vide que ressent le personnage principal n'est pas seulement le résultat d'une vie amoureuse ratée et d'une vie familiale sans amour et très solitaire qui lui fait dire, quand il va pour la première fois chez Myriam, sa petite amie : « c'était une tribu, une tribu familiale soudée ; et par rapport à tout ce que j'avais connu, c'était tellement inouï que j'avais eu beaucoup de mal à m'empêcher d'éclater en sanglots. »

    Certes, il y a chez ce quadragénaire un peu misogyne une aspiration amoureuse que ses relations passagères avec des étudiantes ou des escorts ne comblent jamais et qui rendent toutes les actions du quotidien pesantes : « Un couple est un monde, un monde autonome et clos qui se déplace au milieu d'un monde plus vaste, sans en être réellement atteint : solitaire, j'étais traversé de failles, et il me fallut un certain courage pour, rangeant la feuille d'informations dans une poche de mon blouson, ressortir visiter le village. »

    Mais cette recherche, chez cet homme qui « n'éprouvai[t] aucune satisfaction à [s]e retrouver au milieu de [s]es semblables » n'est que la manifestation d'une quête plus profonde, qui lui fait dire, en réponse à une réflexion de Myriam, la petite amie qu'il aura le plus aimée : « Il n'y a pas d'Israël pour moi. »

    On le sent désolé d' « essay[er] sans grand succès de [s]'abîmer dans la contemplation du paysage » et convaincu lorsque son interlocuteur lui souffle qu' « à elle seule, l'idée de la patrie ne suffit pas, elle doit être reliée à quelque chose de plus fort. »

    Mais la quête spirituelle du narrateur qui, « pour la première fois de [s]a vie » se met à « penser à Dieu, à envisager sérieusement l'idée d'une espèce de Créateur de l'Univers » et qui ne semble à aucun moment être l'aboutissement d'un long cheminement mais à la fois la cause et la conséquence du déclin de la civilisation, est, d'emblée, vouée à l'échec.

    Lui qui n'a jusque ici eu « l'impression d'être éternel » que pendant ses ébats avec Myriam et dont seule la bite « [intercède] en faveur de Myriam », lui qui n'arrive pas à lire En route de Huysmans car il constate que « La fibre spirituelle [est] décidément presque inexistante en [lui] » a beau faire tous les efforts pour que « [s]on individualité se disso[lve], au fil de [s]es rêveries de plus en plus prolongées devant la vierge de Rocamadour », il a beau comprendre que « bien autre chose se jou[e], dans cette statue sévère, que l'attachement à une patrie, à une terre, ou que la célébration du courage viril du soldat », il échoue dans sa tentative de foi :

    « mais peu à peu, je sentais que je perdais le contact, qu'elle s'éloignait dans l'espace et dans les siècles tandis que je me tassais sur mon banc, ratatiné, restreint. Au bout d'une demi-heure, je me relevai, dfinitivement déserté par l'Esprit (majuscule), réduit à mon corps endommagé, périssable, et je redescendis tristement les marches en redescendant du parking. »

    Sans surprise, son séjour à l'abbaye se solde lui aussi par un échec que le narrateur évoque non sans ironie en employant une expression qui n'est pas sans rappeler les Evangiles

    « Au matin du troisième jour, je compris qu'il fallait que je parte, ce séjour ne pouvait être qu'un échec. »

    Soumission est aussi le récit d'une conversion ratée au christianisme, d'une conversion ratée tour court même, comme la conclusion du roman le mettra au jour.

    Car la conversion finale du narrateur est l'effet, non pas d'une soumission-il n'y a ni pression irrésistible exercée, ni menaces, ni besoin financier-mais d'un triple renoncement : amoureux, intellectuel, spirituel. Seul l'aspect utilitaire de la femme envisagé à travers la polygamie, semble intéresser le lecteur.

    Dieu n'est jamais évoqué lors de la cérémonie de conversion, il n'y a aucune rencontre spirituelle.

    Le narrateur n'a rien construit ou rencontré de suffisamment précieux pour s'opposer au nouveau modèle qu'on lui propose. Tout le dernier chapitre est d'ailleurs au conditionnel et la dernière phrase « je n'aurais rien à regretter » traduit bien le « faute de mieux » qui n'est plus seulement un réflexe de citoyen s'apprêtant à voter au moment des présidentielles, mais qui est devenu un mode de vie.

    Pour autant, on aurait tort de penser que le narrateur renie tout. Il reste fidèle jusqu'au bout, à Huysmans (son sujet universitaire), car selon lui, « le seul vrai sujet de Huysmans était le bonheur bourgeois, un bonheur bourgeois douloureusement inaccessible au célibataire, et qui n'était même pas celui de la haute-bourgeoisie, la cuisine célébrée dans Là-bas était plutôt ce qu'on aurait pu appeler une honnête cuisine de ménage. »

    Ainsi, sa conversion finale, c'est un peu la conversion au bonheur bourgeois du XIXème siècle que l'Islam, par la soumission de la femme, permet de nouveau.

    Si c'est une fausse conversion à Dieu, elle est en revanche la conversion ultime et définitive du narrateur à la seule personne avec qui il aura partagé sa vie : Huysmans. C'est une forme de conversion littéraire et d'aboutissement intellectuel.

    Etait-ce le lieu d’une polémique, vraiment ?

     

     

     

     

     

    Google Bookmarks Blogmarks

    votre commentaire
  • Parfois, lorsque je lis les épanchements de certains auteurs sur leurs difficultés à écrire, j'aimerais pouvoir les rassurer en leur disant combien cela nous comblerait qu'ils arrêtent de se forcer et qu'ils prennent un peu de repos, au moins jusqu'à leur mort.

    De quelle culpabilité enfouie ces auteurs cherchent-ils à se débarrasser pour se sentir tous les jours obligés de faire des lignes et de nous infliger cette punition?

    Il y a toutefois quelque chose de rassurant à constater que ces écrivains ont du succès et que malgré la crise, ils ne se prennent pas la dette. D'ailleurs, qui, à part Boris Vian, aurait l'idée d'aller cracher sur Nothomb ?

    Quoi de mieux alors que d'écouter les conseils des trois plus grands écrivains de notre époque (Angot, Nothomb, Werber) pour tutoyer les sommets ? Au mieux, nous deviendrons nous aussi de grands auteurs, au pire, nous nous rabattrons sur la lecture de ces grands auteurs contemporains : c'est un prêté pour un vendu.

    Vous avez un incroyable talent

    Les conseils de Bernard Werber (conseils aux écrivains en herbe www.bernardwerber.com/unpeuplus/conseils_ecrivains.html) sont en ce sens extrêmement encourageants. A la question « Comment savoir si on a le talent ? », il répond « Souvent les gens qui racontent bien les blagues finissent par comprendre les mécanismes d'avancée d'une intrigue et d'une chute. La blague est l'haïku du roman. D'ailleurs tout bon roman doit pouvoir se résumer à une blague. » Il est rare en effet de lire un roman de Bernard Werber qui ne soit pas une grosse blague. Mais c'est très réjouissant d'apprendre que c'est aussi simple que ça d'écrire un roman. C'est Dédé et Jeannot qui vont être contents d'apprendre qu'ils pourront désormais faire autre chose que jouer au flipper et au bab toute la journée.

    Mais cet inlassable concepteur de chefs-d’œuvre ne s'arrête pas là, il nous encourage à ne pas renoncer, quelle que soit notre absence de talent « C'est parfois lorsqu'on a tout faux qu'on déduit le mieux comment faire juste. »

    Si votre premier jet est une horreur, pas de panique, c'est sans doute que vous êtes sur la bonne voie.

    L'immense Christine Angot ne dit d'ailleurs pas autre chose (www.enviedecrire.com/lecriture-selon-christine-angot) et on peut se fier aveuglément à l'intelligence collective de ces deux génies du verbe.

    «Vous savez, il faut essayer, pour écrire il faut essayer. Il faut essayer. Il faut s’asseoir sur une chaise, devant un ordinateur ou avec une feuille de papier et un crayon, tout dépend des gens, de ce qu’ils aiment bien. Et puis il faut le faire, il faut essayer, et puis voir ce que ça donne. » On a un petit aperçu, à travers ce passage et notamment la double répétition de « il faut essayer » du style inimitable de Christine Angot, même si c'est encore beaucoup plus fort dans ses romans. Mais c'est surtout l'idée de prendre une feuille et un stylo, voire de se mettre devant son ordinateur, qui est prodigieuse. On aurait aimé qu'elle nous livre d'autres secrets encore plus fous, comme par exemple, écrire de gauche à droite ou numéroter les pages dans l'ordre croissant mais les grands esprits distillent souvent leurs avis au compte-goutte. Il faut savoir s'en contenter.

    Diarrhée-hic ?

    Une fois qu'on sait qu'on a le talent suffisant pour écrire un roman, reste à trouver l'inspiration. Faut-il écouter de la musique et consommer de l'opium, comme Baudelaire?Ressentir le mal du siècle et contempler la nature, comme les romantiques ? Rien de tout cela. Si l'on en croit Amélie Nothomb, (Amélie Nothomb, Une vie entre deux eaux, documentaire produit par Fabienne Servan Shreiber et Laurence Miller avec la participation de France télévisions et RTBF, écrit par Laureline Amanieux et Luca Chiari, merci à eux tous pour ce magnifique documentaire qui fera date) :

    « je me réveille au plus tard à quatre heures du matin. Aussitôt levée, je bois à jeun et d'un trait un demi-litre de thé beaucoup trop fort. De le boire d'un trait et à jeun, ça me fait vraiment exploser la tête et aussitôt, sans attendre, je me jette sur le papier et le stylo et c'est comme si le thé ressortait sous forme d'encre dans une espèce de tremblement ininterrompu

    Rien de tel que boire un peu d'eau chaude pour te dire que t'es « in ».

    Nothomb poursuit :

    (...) Il s'agit de se vider par l'écriture, l'écriture est aussi un moyen de vider toute la souillure que je contiens. »

    Comment, en tant que lecteur, ne pas se sentir privilégié d'avoir accès à cette souillure ?

    En parlant de son sang, symbole de son génie artistique mais aussi de sa douleur, Baudelaire disait :

    « À travers la cité, comme dans un champ clos, 
    Il s'en va, transformant les pavés en îlots, 
    Désaltérant la soif de chaque créature, 
    Et partout colorant en rouge la nature. » 

    (La Fontaine de sang).

    Mais Amélie Nothomb va plus loin dans l'impression de réel puisqu'elle ne nous offre pas simplement son sang- Amélie est beaucoup plus qu'un vulgaire Christ, bien que la lecture de ses œuvres pousse également à la repentance, au moins celle de les avoir achetées-, elle nous offre la partie la plus intime d'elle-même. Ainsi, elle rejoint et dépasse même, grâce à la fluidité de son écriture et au parfum de son style, une autre figure illustre de la littérature contemporaine, Marie Darrieussecq, dont Jourde comparait l'inspiration à «du caca qui vient de la tête, péniblement excrété par un cerveau constipé » (La littérature sans estomac).

    Et même si on a hâte d'assister un jour à un colloque sur ses coliques, nous pouvons, en attendant ce jour, saluer le talent d'Amélie et nous en inspirer. Quel meilleur moyen en effet, pour éviter l'écueil de la page blanche, que de s'en servir comme papier hygiénique ? D'autant que cela permet de ne jamais franchir la ligne jaune tout en laissant une trace.

    Zola se sentait obligé de répondre avec véhémence à Barbey d'Aurevilly qui lui reprochait d'écrire de la fiente ? Amélie Nothomb a trouvé la parade : elle s'en félicite.

    Ne pas être un auteur sans histoire

    Maintenant qu'on a le talent et l'inspiration, penchons-nous sur l'intrigue.

    Werber commence par une révélation :  « En général on organise le livre en trois actes: Début. Milieu. Fin. »

    Bien que ce conseil ouvre déjà des perspectives ahurissantes, l'auteur de Troisième Humanité, dans ce souci de perfection qui le caractérise, va plus loin : pour nous aider, il nous donne généreusement quelques exemples d'intrigues de grands livres qu'il aurait pu écrire:

    « Dans les scènes du début on ouvre des portes [...] "qui est cette dame en noir qui surgit de temps en temps?". A la fin, il faudra penser à toutes les refermer […] "la dame en noir c'est en fait le fils caché de la concierge déguisé en femme depuis son voyage au Brésil ou (Je tiens à préciser que ce n'est pas moi qui ai oublié l'accent) il a connu l'enfer et qui recherche l'identité de son vrai père" […] Il faut que votre héros ait un problème à régler […] L'idéal est de donner des handicaps au héros de manière a (idem) ce qu'on se dise il n'y arrivera jamais. Exemple: l'enquêteur est aveugle et le tueur est non seulement le roi de la maffia (avec deux « f », soyons fous) mais en plus il a des talents de télépathie et c'est quelqu'un qui a beaucoup de chance. »

    On mesure, à travers ces extraits, à quel point c'est une perte pour la littérature que Werber n'ait malheureusement pas le temps d'aller au bout de toutes ses idées car on brûlait déjà d'acheter ces livres. Mais on peut se consoler en se disant que cette perte pour l'histoire littéraire est un gain pour les futurs écrivains.

    Ne pas avoir peur du vide

    Comment créer du littéraire sans littérature? Christine Angot nous donne d'abord un secret :

    « suivant la ponctuation, si vous mettez une virgule à un endroit ou à un autre, la phrase ne va pas s’entendre de la même façon. Vous n’allez pas entendre en plus fort. La littérature c’est silencieux. Il y a quand même des trucs qu’on entend plus fort et des trucs qu’on entend moins fort. »

    Outre son formidable esprit de logique, Angot nous apprend que la ponctuation ne sert pas à donner son sens à la phrase, elle n'est là que pour la musique et tout le génie d'Angot consiste en grande partie à mettre des points et des virgules là où on ne les attend pas, surtout quand ça n'a strictement aucune signification ; c'est encore mieux, le lecteur sent alors qu'il y a quelque chose d'étonnant, il se demande pourquoi l'auteur a fait cela et ce dernier serait bien incapable de lui répondre.

    Notre Bernard national y va lui aussi de son petit conseil : « Le public n'a pas (n'a plus?) la patience de lire des descriptions de paysages de plusieurs pages ou (sans accent) il ne se passe rien, ni des dialogues sans informations qui n'en finissent pas […] Il faut d'abord avoir une bonne histoire ensuite à l'intérieur on peut aménager des zones décoratives »

    C'est fou, comme à chaque réflexion, on sent combien le producteur de Nos amis les humains, sent la littérature. C'est instinctif, il sait qu'on n'a pas besoin d'avoir lu tout Zola ou La Comédie Humaine pour comprendre que la description, en littérature, n'est là que pour « faire joli ». On ne peut que lui donner raison : quoi de plus ressemblant, en effet, que les descriptions de Balzac et les stickers de Valérie Damidot ?

    D'ailleurs, Werber a la réponse à cette question que l'on se pose depuis des siècles : qu'est-ce que la littérature ? Il nous livre dans cet interview une conception révolutionnaire et particulièrement éclairante de celle-ci.

    La littérature, ce n'est pas, contrairement à ce que disait Pierre Jourde « des mots qui ne se satisfont pas de n'être que des mots. Ou plus exactement, un usage des mots tel qu'il manifeste l'insatisfaction du langage »(La littérature sans estomac).

    Pas du tout, la littérature, pour Werber, sert à apprendre deux ou trois choses qui nous permettront de briller en société et d'agrémenter la conversation, lorsque la maîtresse de maison apportera le gigot. « si après avoir lu un livre un lecteur sait quelque chose qui lui permettra de nourrir les conversations ou les dîner (sans S ), c'est quand même un intérêt de la lecture ».

    Enfin, ne vous arrêtez ni à l'orthographe, ni à la syntaxe, l'éditeur se chargera de tout. Certes, l'ami Bernard a laissé quelques fautes sur son site (« d'anecdotes vrais, « on a pas besoin de talent », « vraissemblale », « la maffia », « mais le plus on se frottera au réel, le plus on découvrira de choses », «  grands écrivains de cours », « les dîner » etc...) mais ça ne l'empêche en rien d'être l'un des plus grands auteurs de tous les temps.

    Partir en laissant des traces

    Le saint Bernard nous laisse un dernier conseil d'une rare sagesse. L'important, c'est surtout de suivre l'immortalité à la trace, n'oublions pas que c'est le temps qui jugera la valeur de notre œuvre.

    « Victor Hugo se vantait d'être un auteur populaire, de même que (« qu' » aurait mieux convenu) Alexandre Dumas, Jules Verne et Flaubert. […] Tous les auteurs "non populaire" (il aurait presque pu ajouter un « s ») qui vivaient à la même époque ont été oubliés, qu'ils soient grands poètes, grands académiciens, grands écrivains de cours (il fait sans doute référence aux cours de gym, fameux à l'époque) ou de salon. L'histoire les a balayés [...] De même que tous les auteurs maudits qui revendiquaient comme un titre le fait de n'être compris que par un public restreint on (sans T) en effet été effacés. »

    C'est sans doute un bien, effectivement, pour l'humanité, qu'on n'ait plus jamais entendu parler de Baudelaire, de Rimbaud, de Lautréamont, de Verlaine, ou de Mallarmé car qu'ont-ils apporté à la littérature sinon, comme le dit si bien Werber, des « jolies tournures de phrases » qui n'étaient que des « effets de manches » ?

    « Avant de rentrer dans la littérature, mon rêve était de passer à la télé, de faire des émissions littéraires pour authentifier mon statut d'écrivain. A présent, mon rêve est réalisé. » dit encore Werber. Et que dire du nôtre ? Voir Bernard dans le poste parler en termes aussi choisis, de littérature, c'est encore plus grisant que de lire du Dostoïevski.

    Qu'il ait réalisé son rêve, Werber, c'est en tout cas la preuve qu'il est éclairé.

    Bref, l'important pour être le « Best », c'est l'air que vous vous donnez.

    Tutoriel

    Pour aller au bout de notre démarche d'aide aux écrivains en herbe, pour reprendre les mots de Werber, nous avons choisi de sélectionner une ou deux caractéristiques de ces grand auteurs (la répétition et l'utilisation de la ponctuation pour Angot, les comparaisons sobres de Nothomb et les effets de suspense chers à Werber) et de les additionner. Le résultat est stupéfiant. Voici ce que pourrait donner un incipit de roman Werberangonothombien.

    Huit heures du matin.

    Je sors. Prends le métro. M'assois. Regarde par la fenêtre. Des stations, des stations, des stations.

    Des stations. Des stations. Toujours des stations. Encore des stations. Et encore. Encore. Et toujours. Toujours. Des tunnels. Des tunnels des tunnels. Des tunnels et des stations. Des stations et des tunnels. Il fait noir comme du chocolat noir. Une femme brune me fait face. Elle est belle. Mais elle a un air étrange à la fois.

    Elle porte un short aux couleurs du Brésil. Je me demande pourquoi. Il me semble que ce n'est pas la première fois que je la croise.

    Elle me regarde. Je la regarde. Nous nous regardons. Je la regarde. Elle me regarde.

    C'est intense comme le Lindt noir intense. Quand j'en mange, je ne peux plus m'arrêter. Je ne m'arrête que quand mon ventre explose comme une explosion.

    Il ne reste que quelques stations avant le terminus. C'est là que je descends. J'espère qu'elle ne va pas descendre avant. Pour que je la voie encore. Je n'ai pas envie. Que ça s'arrête. Que ça stoppe. Que ça s'arrête là. Qu'on n'en entende plus parler. Que ce soit la fin. Déjà. Avant même le début.

    Plus que trois stations. Je remarque qu'elle a les jambes assez poilues. Sans doute ne s'épile-t-elle pas. Plus que deux. Elle se lève. Elle est grande et a l'air assez musclé. J'ai envie de la suivre. De rester derrière elle. De marcher à sa suite. Comme un chien qui suit quelqu'un. De courir dans les rues. Comme un enfant qui court dans la rue.

    Le métro s'arrête. Vais-je y aller ?

     

     

    Google Bookmarks Blogmarks

    2 commentaires
  • Cette semaine, lors du festival de Cannes, aura lieu un événement un peu plus intimiste que les autres : une rencontre entre éditeurs et producteurs. Les premiers auront cinq minutes pour convaincre les seconds d'adapter telle ou telle œuvre de leur catalogue. Autant dire qu'il faudra être bon dès la première prise.

    Il faut avoir un sacré jeu d'acteur pour convaincre les écrivains de céder leurs droits. Mais il faut également savoir choisir ses mots pour que les producteurs acceptent d'adapter un roman.

    Si le cinéma a toujours puisé dans la littérature une source d'inspiration, il semble que le phénomène se soit accentué ces dernières années. Selon L'Express, qui a consacré un dossier à la question en Mars dernier, « Un film sur cinq est une adaptation, un taux stable depuis six printemps. Mieux, près d'un sur trois est issu d'une œuvre française, au terme d'une belle progression (de 23% en 2006 à 32% en 2012) »

    Faut-il pour autant se réjouir qu'un faisceau d'auteurs soit sous les projecteurs? Est-ce que miser sur un livre garantit le succès cinématographique, autrement dit est-ce que l'adapter c'est le faire adopter ? Comment filmer la littérature sans lui faire écran ? Autant de questions sur lesquelles s'est penchée notre rédaction.

    Se sucrer à Cannes ?

    Anna Gavalda, François Bégaudeau, Olivier Adam, David Foenkinos, Amanda Sthers, Guillaume Musso : on ne compte plus les génies dont les chefs-d’œuvre ont été adaptés au cinéma. Que le septième art ait trouvé les dignes successeurs de Zola, Maupassant ou Flaubert n'a rien d'étonnant. La nouveauté tient plutôt dans le fait que toutes les maisons d'édition se dotent désormais de « services ad hoc » explique le journaliste de L'Express.

    Encore une exception commerciale, pardon culturelle française, comme le confirme Laure Saget, directrice de l'audiovisuel chez Flammarion, présente au dernier Festival international du film de Berlin : « Nous étions, nous les Français, les seuls éditeurs, tous les auteurs étrangers étant défendus par leurs agents littéraires »

    Voilà en effet une excellent nouvelle pour tous ceux qui souhaitent que la plupart des écrivains continuent, en France, à ne pas pouvoir vivre de leur travail. Et si les éditeurs n'ont pas été embêtés par les méchants agents à Berlin, ce serait un comble qu'on leur cherche à Cannes des noises.

    Mais si l'auteur, on l'a bien compris, risque de tout donner à Skippy, il en sera quitte pour une superbe consolation, explique l'enquête, car il aura l'immense honneur de voir « son livre réédité lors de la sortie du film, habillé d'un bandeau ou d'une illustration de long-métrage ». Quelle consécration ! Pourrait-on rêver, en tant qu'auteur, plus belle fin que celle de voir son roman, comme les produits de supermarché autrefois, habillé d'une étiquette « vu à la télé » ?

    Il ne manquerait plus alors qu'un label « garanti produit littéraire » pour que la fête soit totale et surtout une photo de l'auteur en première page car rien n'est plus incitatif à la rêverie, rien ne symbolise mieux la littérature que la tête de Christine Angot ou d'Amélie Nothomb en première de couv'.

    Mais quelle est la différence entre un bon et un mauvais roman ?

    L'Express nous donne quelques précieux indices : tout d'abord « Une histoire forte » preuve qu'un bon roman, c'est avant tout un bon scénario. Les critiques littéraires l'ont bien compris, eux qui très souvent, savent se contenter de raconter l'histoire pour appâter le lecteur, se gardant bien de citations inutiles ou d'analyses littéraires pédantes et superflues.

    Deuxième condition nécessaire à l'adpatation : « de beaux personnages », l'important n'étant pas, on l'a bien compris, qu'ils aient une quelconque épaisseur psychologique mais qu'ils passent bien à l'écran.

    Enfin, « le fait que le livre ait déjà fédéré un public est à même de rassurer producteurs, réalisateurs et diffuseurs » souligne Delphine de la Panetterie, de Robert Laffont. Tiens donc, qui l'eût cru ?

    Les adaptations récentes de L'écume des jours ou de L'homme qui rit ont prouvé, à ceux qui en doutaient, qu'adapter une véritable œuvre littéraire au cinéma n'est pas si simple qu'on pourrait le penser. Faut-il alors se réjouir de l'augmentation des adaptations au cinéma ? Oui car le gros avantage d'une œuvre sans aucune portée littéraire, c'est qu'on ne risque pas de la trahir. C'est sans doute pour cela que les producteurs adaptent de plus en plus de romans français, lesquels ne sont que de simples scénarios dépourvus de toute valeur littéraire.

    Jean Giono n'avait décidément rien compris, lui qui a voulu collaborer jusqu'au bout au tournage de son chef-d'oeuvre Un roi sans divertissement. Résultat : une sortie plus que discrète en salle et un passage éclair sur Arte. Un vrai gâchis. S'il avait connu Fabien Onteniente, il serait peut-être entré dans l'histoire du Box-Office. A quoi tient une vie...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Google Bookmarks Blogmarks

    1 commentaire
  • En ce début d'année 2014, Flammarion a décidé de laisser de côté l'insipidité des auteurs contemporains habituels pour se tourner vers de nouveaux talents. C'est tout à son honneur et c'est d'autant plus courageux que les trois nouveaux auteurs à qui Flammarion a confié les clés de cette nouvelle année sont de parfaits inconnus : Cécilia Attias ex-Sarkozy, Elie Semoun et La Fouine. Pour couronner le tout, ces trois futurs auteurs majeurs du 21ème siècle ont choisi une voie littéraire audacieuse, tournant délibérément le dos à la facilité : le genre autobiographique. Enquête.

    La Fouine, Semoun, Sarko : et tout le reste est littérature

    « La Fouine est un phénomène. Sa vie vaut tous les romans ». Elie Semoun s'interroge :  « est-ce que ma vie est suffisamment intéressante pour en faire un livre » ?

    On cerne un peu mieux, à travers ces deux remarques tirées des quatrièmes de couverture, la définition de la littérature pour Flammarion. La littérature ne vise pas à se saisir du réel pour le transformer par l'acte littéraire, elle ne doit pas non plus tendre à l'universalité. Elle ne doit pas consister en un travail constant de la forme, tel que le préconisait Malherbe ou encore Blanchot qui expliquait que littérature devait pouvoir se lire « lis tes ratures ». Elle doit se contenter de raconter la réalité brute, débarrassée de tout ornement littéraire superflu, et c'est le détail de cette réalité qui fait tout son intérêt, qui surpasse même toute littérature.

    Qui pourrait le nier ? Une couverture de Closer ne vaut-elle pas tous les romans de Flaubert ? Le plaisir d'une photo du président, casque non attaché sur la tête, assis derrière une actrice supposée être sa maîtresse, ne vaut-il pas tous les échanges de lettres des personnages des Liaisons dangereuses ?

    Tourner la page de la littérature-business

    Cécilia Sarkozy (Attias) indique dans la quatrième de couverture qu'elle est une femme qui n'aime pas beaucoup parler d'elle. C'est pourquoi elle profite de son anonymat total depuis sa rupture avec l'ancien président et son déménagement à New-York pour revenir sous les feux de l'actualité avec cette autobiographie. Tout cela est d'une logique implacable. Et Flammarion, toujours avide de traquer la littérature partout où elle se trouve, même lorsque celle-ci n'est pas forcément vendeuse, n'a pas raté cette occasion de donner la parole à ce génie littéraire du 21ème siècle. C'est beau de se dire qu'un éditeur comme Flammarion, malgré la paresse intellectuelle et la loi du business qui règnent aujourd'hui dans le monde « littéraire » continue, contre vents et marées, de rechercher les Rimbaud et les Lautréamont de demain. C'est beau également de se dire que grâce à Flammarion, nous avons évité la lecture du dernier Angot ou du dernier Nothomb et que nous avons découvert celle de La Fouine.

    Goldman disait, dans un mail envoyé au JDD, peu après avoir appris qu'il avait été désigné « personnalité préférée des Français » :« Je ne souhaite toujours pas participer à cette bizarrerie de l'époque qui consiste à dire très fort et partout qu'on n'a rien de spécial à dire ». Voilà quelqu'un qui n'a décidément rien compris à la littérature.

     

     

     

    Google Bookmarks Blogmarks

    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique