• Le fantôme de la radicalisation

    « « Fleury-Mérogis : le nombre de femmes radicalisées explose » titrait BFM TV le 15 novembre. « A Limoges, la lutte contre la radicalisation passe par la formation de terrain » titrait France Bleu le même jour. De quelle radicalisation s'agit-il ? Impossible, même lorsqu'on lit entièrement ces deux articles, de le savoir. Pas le moindre adjectif ne sera antéposé ni postposé à ce substantif. Quant aux compléments du nom, ils ne font qu'indiquer l'identité des personnes radicalisées « des femmes » ou « des jeunes » selon l'article que l'on a décidé de lire. Comment peut-on prétendre lutter contre la radicalité quand on cache ses racines et qu’on tremble comme une feuille à la simple idée de les évoquer ?

     

    Mais après tout, si l'on ne juge pas nécessaire de préciser de quelle radicalisation il s'agit, c'est sans doute que ce n'est pas primordial. Cela devrait me rassurer. Pourtant, le ton des articles n'incite pas à la tranquillité. Le comportement des femmes de la prison de Fleury-Mérogis aurait « entraîné plusieurs difficultés » peut-on lire dans l'un d'eux. Bigre ! Voilà qui est sérieux. Dans l'autre, on parle de « faire face à des jeunes dont le comportement change », il doit sans doute s'agir de la puberté, me dis-je. Point du tout, car on évoque plus loin des « risques de basculement ». Face à ce basculement, faut-il pencher pour la gravité?

     

    On ne le saura jamais car même les « spécialistes qui connaissent bien le phénomène » ne pipent mot. A la fin de l'un des articles, je pense avoir compris le fin mot de l'histoire lorsqu'une des personnes interviewée déclare : « elles sont passées de petites minettes à des fantômes ». Ce ne serait donc qu'une banale histoire de maison hantée ? Mais alors quel rapport avec la radicalisation ? Les fantômes ne se contenteraient plus de leur statut et voudraient prendre le pouvoir ? Nous voilà dans de beaux draps. 

     

    Tout cela est décidément encore plus prenant que la lecture de La disparition de Pérec ou un bon vieux Cluedo. Je suis toujours à la recherche d'un indice et je crois bien l'avoir trouvé quand je décèle dans l'article de BFM le mot « prosélytisme » qui tranche avec le reste des termes employés. Mais il apporte davantage de confusion que de clarté à mon enquête. Comment peut-on faire du prosélytisme de radicalité ? En distribuant des tracts pour le parti radical de Jean-Michel Baylet ?

     

    Peut-être existe-t-il une autre définition de la radicalisation que j'ignore. Je décide alors de vérifier dans le dictionnaire. Hélas, celle-ci ne m'apporte rien : comme je le craignais, la « radicalisation » serait « l'action de radicaliser », de « durcir une position ». Ce n’est pas ça qui va me donner du mou. 

    On peut sincèrement regretter que les apparitions soient les seuls mots que ces journalistes n’arrivent pas à faire disparaître. 

     

    S’ils croient- à la manière de Pépère 1er, qui s’est toujours bien gardé d’accoler l’adjectif « islamistes » aux terroristes et aux attentats qui nous ont frappés- que remplacer « jeunes filles voilées » par « fantômes », c’est faire du bon boulot, ils se fourrent le drap dans l’œil. Et prouvent, si besoin était, qu’il y a différentes façons de se voiler la face.

     

    Ils pensent faire honneur aux musulmans en ne nommant pas leur religion, mais c'est l'inverse qui se produit. Pourquoi se sentir obligé de défendre ceux qui ne sont pas attaqués ? N’est-ce pas insultant de se figurer que les modérés vont nécessairement se sentir stigmatisés lorsqu’on va viser les extrémistes ? Pour rendre compte des problèmes, il faut savoir prendre les mots à la racine. Ne parler que de radicaux, ça suffixe !

     

    Mais ce n'est pas tout. Cette opiniâtreté à ne pas nommer les choses n'échoue pas simplement à identifier notre adversaire. Elle prive également les victimes de leur statut. « En mémoire des victimes des attentats du 13 novembre 2015 » pouvait-on lire sur la plaque commémorative officielle inaugurée un an plus tard. Morts pour quoi, au nom de quoi ? Pour rien. Ni victimes du fanatisme islamiste, ni morts pour des idéaux que ces fanatiques ne supportaient pas. On enlève aux victimes jusqu'au droit d'être morts pour quelque chose.

     

    Cette presse est semblable à la troupe que Julien Gracq décrit dans Un balcon en forêt et qui refuse tellement la guerre qu'on lui promet qu'elle fait le choix du déni au détriment de la réalité. « Elle n'aimait pas l'image de ce qui venait au-devant d'elle : cette bataille en fin de compte probable vers laquelle elle marchait avec le mol enthousiasme d'un percheron entre ses brancards : dès qu'elle sentait les rênes faiblir, elle piquait du nez dans l'herbe des bas-côtés, y cherchait les rêves de l'autruche dans le sable. Et sous cette neige molle, qui lissait la terre et brouillait les traces, il lui poussait l'illusion vague de se faire invisible, de donner le change au destin. »

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