• Extra-pure de Saviano : un livre qui sent la poudre

    « De nombreux endroits du monde vivent sans hôpitaux, sans internet ni eau courante. Mais pas sans coke. » Voici une des phrases choc tirée du dernier livre de Saviano (Extra pure), condamné à mort par la Camorra napolitaine, protégé jour et nuit par un groupe de carabiniers depuis neuf ans et interviewé pour l'occasion par Le Nouvel Observateur.

    Peut-on rêver plus bel Eldorado qu'un monde où la coke est accessible dans n'importe quel pays ? N'est-ce pas le triomphe de la mondialisation que de réussir là où le service public a échoué ? Plus besoin de prendre le train pour se faire un rail, la coke arrive devant chez vous.

    Autrefois, on rompait le pain en quatre, aujourd'hui, on coupe la cocaïne en cartels : un joli pied de nez à tous ceux qui prétendent que la came isole, de gré ou de force, et que le deal lapide.

    Mieux, Selon Saviano, « Le narcotrafic représente aujourd'hui la première industrie au monde », en temps de crise et de chômage, on aurait tort de se pincer le nez.

    Coke, coke, coke : kopeks

    Pour commencer, reconnaissons à la coke une vertu : elle est le moyen le plus rapide pour sortir de la pauvreté (son marché est estimé à 352 milliards de dollars). « Qui veut s'enrichir sans mérite, cruel deal aime » aurait sans doute dit Corneille.

    Saviano confirme : « La cocaïne se vend plus facilement que l'or, et ses bénéfices peuvent dépasser ceux du pétrole. L'or a besoin d'intermédiaires et les négociations prennent du temps. Le pétrole, lui, nécessite des puits, des raffineries, des oléoducs. »

    Ensuite, son investissement est sans comparaison, comme l'explique Saviano :

    « Si je veux faire un investissement, disons de 1000 euros, dans une action d'Apple, (bien fait pour sa pomme) au bout d'un an je gagnerai 1300 ou 1400 euros. Si je fais le même investissement en cocaïne, au bout d'un an, je gagnerai 180000 ou 200000 euros. »

    Certes, il n'y a pas encore de quoi concurrencer le Livret A mais quand même.

    Cette sensation s'appelle coke

    Un autre avantage non-négligeable de la poudre blanche, c'est évidemment la sensation de bien-être qu'elle procure.

    Saviano toujours :

    « Sur la base des témoignages que j'ai entendus, l'héroïne est la reine des drogues pour procurer la même sensation qu'un orgasme pendant quinze minutes. Avec la cocaïne, c'est exactement le contraire, ce n'est pas une phase de quelques minutes, c'est un état beaucoup plus long pendant lequel il y a une hyperperception des choses. » .

    Un bon moyen de faire crack-crack tout seul.

    Pour la coke, les banques montrent patte blanche

    Si l'on en croit Saviano, la coke n'est pas seulement un facteur de croissance, elle a également permis de sauver le monde de la crise.

    Alors, lorsque le gouvernement dit qu'il va renforcer la lutte contre la cocaïne, est-ce de la poudre aux yeux ?

    Réponse de Saviano :

    « Les gains du narcotrafic représentent plus d'un tiers de ce qu'a perdu le système bancaire en 2009, comme l'a dénoncé le FMI, et les liquidités des mafias ont permis au système financier de rester debout. La majeure partie des 352 milliards de narcodollars estimés a été absorbée par l'économie légale »

    Comment expliquer que les pourvoyeurs de carte bleue donnent carte blanche aux trafiquants ? C'est simple, les sanctions encourues (110 millions pour la Wells Fargo, par exemple, qui a reconnu avoir blanchi une partie des narcodollars du cartel de Sinaloa) sont très légèrement inférieures aux gains de ces banques sur une année (12 milliards pour la banque en question).

    Fort heureusement, l'Europe. n'est pas en reste et même si Saviano reconnaît qu' « il y a un manque criant d'investigation », elle peut se targuer d'excellents résultats. Londres serait même, selon l'Italien, au niveau de New-York : l'une des « deux plus grandes blanchisseries d'argent sale au monde ».

    On a enfin dépassé les Chinois dans un domaine.

    La coke, c'est le Pérou

    Un autre avantage indéniable de la coke, c'est qu'elle tend vers toujours plus d'égalité.

    Autrefois, les colombiens avaient le monopole du trafic et menaient tout le monde par le bout du nez. Désormais, tout le monde sait renifler les bonnes affaires.

    « Le grand tournant a eu lieu dans les années 1980, explique l'auteur de Gomorra, quand les mexicains se positionnèrent en véritables distributeurs, et non plus en simples transporteurs. Cela se passe comme dans la grande distribution : le distributeur devient souvent le principal concurrent du producteur et bientôt le dépasse en profits. »

    Et les sombreros de l'amère profitent de leur toute nouvelle puissance pour faire pousser les réseaux de prostitution comme des champignons : poules et coke, c'est une bonne façon de mettre tous ses œufs dans le même panier. Et peu importe si la guerre de la blanche a fait plus de 50000 morts au Mexique entre 2006 et 2012, on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs.

    Ce n'est d'ailleurs pas le seul changement car les Péruviens sont devenus les nouveaux cracks de la coke.« le premier pays producteur au cours de ces derniers mois, c'est le Pérou. ».

    Quant à« la cocaïne de meilleure qualité, c'est la cocaïne bolivienne. »

    Pas étonnant alors, que tous les pays, comme un symbole, y viennent.

    Peut-on dire pour autant que la guerre contre la drogue a permis en Colombie, d'écarteler définitivement les cartels ?

    Selon Saviano, ce n'est qu'en partie le cas car « la cocaïne colombienne représente encore presque la moitié de toute celle consommée dans le monde […] si la Colombie n'est plus un narco-Etat, ce vide s'est rempli de micro-trafiquants par centaines. » Là ou les gangs règnent, il est souvent trop tard pour amputer.

    Bref, la blanche colombienne reste plus proche de la hyène que de la blanche colombe.

    Enfin, l'Afrique participe elle aussi à cet essor et à ce regain d'activité, car elle « est devenue une nouvelle plaque tournante à destination d'une Europe toujours plus en manque »

    La seule mafia africaine, c'est la mafia nigériane. » les seuls qui nient : « j'ai rien ».

    Tous les autres pays, le Libéria, la Guinée-Bissau seront, à en croire l'auteur d'Extra-pure, rapidement contrôlés par les narco-trafiquants car « ce ne sont que des narco-Etats où il est très facile de faire arriver la cocaïne, et très facile de la cacher aussi. »

    Quant au Maroc et à la Tunisie, ils jouent eux aussi un rôle important car « les islamistes dénoncent l'usage de la drogue, tout en prenant une part active dans le trafic ». Une manière habile de condamner la coke uniquement dans sa barbe.

    Comment suivre la coke à la trace ?

    L'expérience de Saviano a légèrement modifié sa façon de voir les choses : « Je ne voyage plus en avion, je regarde autour de moi et j'estime le nombre de mulets qu'il peut y avoir à bord, l'estomac rempli d'ovules de coke ».

    Il se souvient notamment de «cette femme venue des Antilles qui a été arrêtée en 2009 à l'aéroport d'Amsterdam Schipol après que la police eut découvert 1 kilo de drogue cachée dans la couche de sa fille de deux ans ». Certaines mauvaises langues diront qu' il faut en tenir une sacrée. Pourtant, quoi de plus naturel que de déposer ses besoins dans une couche ?

    Il raconte également l'histoire de ce « chien antidrogue » qui « signale la présence de coke dans la structure du fauteuil » d' un jeune Dominicain en septembre 2011. » Un handi-camé, sans doute.

    Mais il y a pire : les écoles pour les « aspirants mulets » dans lesquelles on apprend à « emballer et ingérer les ovules sans se faire mal » et qui rendront encore plus difficile le repérage de la poudre, car ces mulets sont loin d'être des ânes.

    La conclusion de Saviano est cinglante :

    «aussi terrible que cela puisse paraître, la légalisation des drogues pourrait être la seule solution. Car elle frappe là où la cocaïne trouve un terreau fertile, dans la loi de l'offre et de la demande. » 

    Comme il semble impossible de mettre au coca le holà, autant faire en sorte que ceux qui croquent au deal ne deviennent plus des requins.

     

     

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    nico
    Vendredi 24 Octobre 2014 à 17:37
    Tout a fait d'accord avec la conclusion. Et j'ai adoré la came isole. Très bon.
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