• Christine Angot: une fellation bon marché (Quamel Pusati)

    (Précision : aussi incroyable que ça puisse paraître, toutes les citations sont authentiques)

    On ne pourra pas accuser Christine Angot de ne pas tenir compte de la crise : 14 euros la fellation, par les temps qui courent, c’est plutôt généreux. Surtout lorsque celle-ci dure environ deux heures et qu’elle permet d’explorer tour à tour les toilettes, la cuisine, la chambre, la voiture, le confessionnal (quelle originalité et quelle audace !), la place de l’église et de nouveau la chambre. D’ailleurs, ce n’est pas son seul acte de générosité, il y a beaucoup de choses gratuites chez Angot, comme les conseils sur le choix du melon, sur la prononciation du w en Français ou encore les descriptions.

    On ne peut pas non plus reprocher au roman son manque d’action, le personnage principal bande constamment, de la première à la dernière page.

    De même, les dialogues sont à la hauteur des meilleurs films pornographiques et réussissent l’exploit de faire passer Emmanuelle pour un film d’auteur (le personnage principal en parlant des seins de la jeune fille p. 14) : « tu crois que ça se vendrait bien au marché des gros pamplemousses comme ça ? » ou encore (p.20) :

    « Oui, oui, oui, comme ça, continue, c’est bon, tu le fais bien. Continue, Tu le fais bien. C’est très bon. Tu le fais aussi bien que Marianne maintenant, tu le fais vraiment bien. Tu le fais bien, tu sais. »

    Mais le domaine dans lequel Christine Angot excelle, c’est surtout le suspense comme on peut le voir p. 27 : « il lui dit de tourner sur elle-même pour se mettre dans l’autre sens. Dans le sens inverse du lit, la tête vers la fenêtre et les pieds vers le mur ». Que va-t-il se passer ? L’héroïne elle-même semble inquiète. « Il lui dit qu’elle ne s’inquiète pas, qu’elle va comprendre, qu’il va lui expliquer ». Ce suspense, parfois insoutenable, ne se départit jamais d’une grande cohérence (p.36) : « dans cette position-là, il va la lécher lui aussi » et le narrateur d’en conclure : « ils vont donc se lécher tous les deux en même temps ». Mais son formidable esprit de synthèse ne s’arrête pas là et, au cas où certains n’auraient toujours pas compris, le narrateur, toujours aussi concis, ajoute : « en même temps qu’elle le sucera, elle sera sucée, et en même temps qu’il sera sucé, il la sucera. »

    C’est un souci constant d’Angot de ne jamais laisser le lecteur seul quand sa métaphysique est trop complexe . P.114, lorsqu’elle explique que la cloche en verre est « plus ou moins propre », elle ajoute aussitôt ; « plus ou moins sale ». De même, lorsqu’elle parle de « quelque chose de plus ou moins irréel », elle précise ensuite « ou réel »

    Une semaine de vacances, c’est un peu comme un livre dont vous êtes le héros, en mieux, quelles que soient les pages que vous sautez et quel que soit leur nombre, vous pouvez à tout moment reprendre le fil de l’histoire sans n’avoir rien manqué.

    Certains grincheux reprochent à l’auteur de ne parler que de sexe, or les sujets sont extraordinairement variés, comme le prouve ce passage, p.122 :

    « Les bruits d’effort de quelqu’un qui pousse sortent de derrière la porte fermée des toilettes. Il pousse. »

    Et que dire des personnages ? Quelle complexité, quelle finesse psychologique. Lui est un homme au-dessus du « jugement des imbéciles. Des médiocres » (p.95). Tout petit déjà, il avait compris qu’il était différent et passait « des heures à rêvasser pendant que les autres enfants allaient jouer » (p. 91). C’est pourquoi, il conseille à sa fille de ne pas écouter « ce que disent les profs, pour la plupart médiocres » (p.54). Cet homme a compris qu’il ne fallait pas se mélanger avec n’importe qui : p.77 « il dit qu’il rencontre très rarement des gens qui méritent qu’il se montre comme il est ». L’héroïne est donc une privilégiée. Mais tous ces gens qui ratent la chance de le sucer 24 heures sur 24, c’est bien triste.

    Cet homme combat les tabous avec un courage qui n’est pas sans rappeler celui de François Hollande ou de Jean-Marc Ayrault (p.84) : « Il lui raconte qu’il a failli un jour avoir une expérience homosexuelle. Que l’expérience n’a finalement pas eu lieu et qu’il le regrette. Désapprouvant les gens qui parlent sans connaître ». L’argument est imparable : comment savoir en effet si l’homosexualité est une bonne chose tant qu’on n’a pas pris un petit coup dans le derrière ?

    Mais surtout, ce qui le caractérise, c’est qu’il « n’emploie jamais, jamais jamais jamais, (quelle audace dans la répétition) de mot vulgaire » car la vulgarité, c’est bien connu, c’est le registre de langue. La vulgarité consiste à ne pas dire de grossièretés. Cet homme, qui se fait sucer par sa fille n’est pas vulgaire puisqu’il lui demande poliment. De même, lorsqu’« il lui demande si elle aime le goût du sperme » (p. 57), ce n’est absolument pas vulgaire puisqu’il n’y a aucun gros mot dans la phrase

               Le personnage féminin lui, est un peu moins complexe, ou plutôt il l’est davantage puisqu’il ne parle jamais, montrant par là qu’il a bien assimilé les leçons de politesse de son père et notamment le fait de ne jamais parler la bouche pleine.

     

    Baudelaire, Voltaire, Laclos, Zola, Angot : cherchez l’intrus

    Alors certes, on se demande parfois si certains détails sont bien utiles, comme lorsque le narrateur précise (p.52) : « il lui donne un mouchoir à mettre entre ses fesses, pour tamponner et éponger le sperme qui pourrait en couler sur le chemin » mais n’est-ce pas, comme le disait Théophile Gautier, parce que c’est inutile que c’est beau ? N’est-ce pas le triomphe absolu de l’esprit parnassien sur la littérature que de rejeter l’utile et de s’attacher à la pureté du langage ? Et en cela, nul ne pourra le nier, Angot est la digne héritière de Baudelaire.

    Mais Christine Angot ne rend pas hommage qu’à l’école du Parnasse, elle s’inscrit également dans la tradition naturaliste tant son souci du détail confine parfois à l’examen scientifique :

    « Elle le sent bander encore plus dans sa bouche. Ca n’arrange pas les crampes dans ses joues et plus particulièrement dans les maxillaires, là où l’articulation est sollicitée » (p.12)

    Mais le génie de Christine Angot, ce n’est pas seulement qu’elle se rapproche des plus grands, c’est surtout qu’elle parvient à s’en affranchir, à les dépasser, à les rendre archaïques. Baudelaire avait établi la théorie des correspondances : « les parfums les couleurs et les sons se répondent » (« Correspondances » in Les fleurs du mal), Angot va plus loin et parvient à nous montrer qu’une odeur vaut surtout pour elle-même, que rien n’est plus beau que lorsqu’elle n’évoque rien que la réalité brute, irréductible (p.122 puis 123) : « Elle sort de la chambre pour aller aux toilettes à son tour. Une odeur très forte et inconnue la saisit. » Ou encore p.12, en parlant du vagin de sa femme : « il dit que ça sent le poisson pourri, que c’est insupportable ». p.99 : « beaucoup de femmes dégagent des odeurs tellement fortes qu’on dirait du poisson pourri. »

    De même, l’auteur est loin de la pudibonderie caractéristique de la littérature française. A Baudelaire, par exemple, qui ne faisait que suggérer l’érotisme par l’utilisation de la litote dans Les promesses d’un visage : « Tes yeux, quoique très noirs m’inspirent des pensers qui ne sont pas du tout funèbres" ou à Voltaire qui évoquait l’acte amoureux au travers de sous-entendus dans Memnon : « Ils cessèrent insensiblement, dans la chaleur de la conversation, d’être vis-à-vis l’un de l’autre. Leurs jambes ne furent plus croisées. Memnon la conseilla de si près, et lui donna des avis si tendres, qu’ils ne pouvaient ni l’un ni l’autre parler d’affaires, et qu’ils ne savaient plus où ils en étaient. », Christine Angot oppose l’audace de la vérité, le courage de la pornographie littéraire, la libération de l’homme par le spermiducte, elle est l’anti-Laclos de la littérature française.           

    Enfin, si chez Zola, les descriptions étaient surtout là pour, au minimum, créer un effet de réel, ici, l’intérêt de celles-ci est tellement profond qu’il échappe constamment à tout raisonnement humain : « Sur son étage à lui il y a un pantalon Lacoste à carreaux, malgré la saison, novembre, un autre en velours beige, côtelé, un pantalon classique, gris, en flanelle, deux ou trois pulls, des chemises bleu clair, des polos de couleur, des chaussettes enroulées sur elles-mêmes(…) » (p.25)

     

    Un style à imiter

    Si l’on peut parfois remettre en question la pertinence du thème abordé, on ne peut que s’incliner devant la littérarité du texte, devant le style inimitable de l’auteur qui mérite son succès. C’est tout d’abord la beauté, la finesse et l’originalité des images qu’elle utilise qui fait que la distinction entre poésie et roman est parfois très floue : « quand elle mouille c’est comme de la rosée » p.44 ; p.108 : « et il dit que ses seins ressemblent un peu à deux œufs sur le plat ». « Il lui parle de ses deux gros pamplemousses, il lui dit qu’il les préfère aux citrons de sa femme » (p.11). On dirait presque du Amélie Nothomb.

               Ensuite, c’est sa faculté à éviter tout cliché et toute facilité qui hypnotise :

     « Il regarde son visage avec intensité. Son regard pénètre dans le sien. Il plonge ses yeux dans les siens. (…) Les yeux plongés dans les siens. Ses pupilles ne bougent pas. Avec ses yeux, il fixe ses yeux à elle. Avec intensité. » (p.65). On n’a jamais lu ça.

    Enfin, ce sont ces fameux effets de style qui apportent toute leur insignifiance au propos et font résonner le vide comme personne qui font d’Angot un écrivain unique.

     « La terrine de chevreuil et le saumon fumé arrivent. Il replie son journal et déplie sa serviette. Elle prend un toast. Le tartine de beurre. Pose une tranche de saumon dessus, presse un petit filet de citron dessus, le porte à sa bouche, et mord ».(p.83)

    Que c’est beau la littérature et que ça semble simple quand l’écriture est aussi épurée, limpide, presque transparente.. Outre l’action en elle-même, qui est le comble du raffinement et de l’originalité, c’est le génie de l’écriture qu’il convient d’analyser. Des phrases courtes, toujours au présent et surtout des ruptures syntaxiques, séparer les propositions non par une virgule mais par un point, ça change tout. Vous pouvez essayer chez vous, vous verrez, c’est magique.

    « Il rentre chez lui, pose son manteau sur le fauteuil. Elle le regarde. Lui demande quelle heure il est. Si sa journée s’est bien passée. Il lui répond que oui. Qu’il avait hâte de rentrer. Mais que pour le moment il veut se reposer »

    Si seulement nos professeurs avaient pu nous expliquer ce que c’était que la vraie littérature au lieu de nous faire lire des classiques poussiéreux, peut-être serions-nous à l’heure qu’il est de grands écrivains.

    Non, décidément, le seul reproche qu’on peut faire à Angot, c’est d’avoir parfois un peu abusé du copié collé : p.121 : « qu’avec ses gros sanglots on dirait une toute petite fille. Une toute petite fille avec des gros sanglots » ; « Tu ne sais pas que le lait ça tourne ? Tu ne sais pas que ça tourne le lait ? » (p.78) « cette gamme de gris infinis » (…) cette gamme de gris nuancés à l’infini » (p.58) « mais elle ne sait pas quoi regarder (…) il arrive un moment où elle ne sait plus quoi regarder (p.29)

    Alors, lorsque le personnage principal, p.59  « lui répond dans la foulée, avec une phrase d’une fluidité totale, transparente, comme s’il la sortait cristalline directement de sa pensée » on se dit qu’on aurait bien aimé entendre cette phrase, qui aurait tranché avec le reste du livre mais Christine Angot ménage trop le suspense pour cela.

     Si à la fin du livre, le lecteur ne sait pas toujours s’il a vraiment ressenti le plaisir de la fellation, il en est quitte en tout cas pour une bonne sodomie.

     

     

     

     

     

     

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  • Commentaires

    5
    Jeudi 1er Novembre 2012 à 20:29

    j'ai lu ton article en diagonale comme on dit, j'ai vu la longueur, ça m'a fait flipper direct...presqu'aussi long que le plus long des romans que j'ai jamais lu...(Ptêt parce que je n'ai jamais lu que les résumés...).

    Mais vu qu'en écoutant France Inter et autres on tombe sur des émission qui parle du bouquin, j'ai quand même essayé de lire ton article...

    4
    Jeudi 1er Novembre 2012 à 18:21

    Salut l'affreux,

    J'y crois pas que t'as lu une telle daube. D'après ce que j'ai compris, c'est la fille de son père qui le suce pendant 120 pages et pendant ce temps ça sent pas bon aux toilettes parce que les vagins de ses copines sentent la carpe faisandée, le tout à coup de fouet quand le besoin s'en ressent (et de kleenex)...Amour quand tu nous tiens...

    3
    Quamel Pusati Profil de Quamel Pusati
    Jeudi 1er Novembre 2012 à 11:53

    Merci beaucoup pour vos commentaires très encourageants

     

    2
    GraziePerLeStelle
    Vendredi 26 Octobre 2012 à 22:57

    punaise, super crue, mais super raccord avec la nullité du "truc" donc un grand bravo !!

     

    1
    nabelle
    Vendredi 26 Octobre 2012 à 21:30

    Sam ... comment te redire ça ?? je trouve ta critique excellente ! je n'excelle pas moi même en éloges, mais vraiment, tu me fais marrer et ce, en usant du sarcasme à merveille. tu es un écrivain selon moi (et ça, c'est hyper utile dans la vie :)

     

    Anabelle

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