• Bruno Remaury, un livre pour dire le monde

     

     

    Bruno Remaury, un livre pour dire le monde (Le Monde horizontal, Editions Corti)

     

     

    Non étiqueté, ni « roman », ni même « récit », le livre de Bruno Remaury est fidèle à cette promesse liminaire d'objet inclassable puisqu'il se révèle être un voyage transcendant dans le temps mais aussi dans l'espace, comme l'indique son titre.

     

    Loin de se contenter de survoler la planète, Le Monde horizontal sonde l'homme au plus profond de son être, à travers son quotidien, ses peurs et ses espoirs aussi bien que ses os et sa cendre.

    Liés entre eux par les thèmes de la grotte et de l'eau, symboles à la fois de nos angoisses et de notre inspiration libératrice, les personnages forment une chaîne dans laquelle chacun essaye désespérément de trouver sa place malgré « cette peur (...) ce brouillard gris qui poisse et colle à l'âme, cette atonie rampante qui (...) laisse inerte, sans élan, sans rien, seu(l) et à l'agonie sous un ciel blafard de fin du monde ». Malgré l'angoisse originelle symbolisée par la grotte mais aussi par la forêt qu'on déboise pour créer un monde nouveau qui se révèle aussi effrayant que le précédent. Désormais ouvert à tout, ce monde nouveau laisse planer depuis la renaissance la menace du recouvrement, le second déluge. Il « pense son accomplissement non plus dans un futur situé devant lui mais dans un présent permanent situé autour de lui » et ferait presque regretter « la verticale sacré de l'homme ancien qui allait du noir de la grotte aux astres et à la déité », cette vie d'alors « réglée par le sentiment d'une absolue immuabilité, de la tranquille confiance en l'ordre des choses et du monde », vie qui créait ce sentiment « d'appartenir à une nation d'égaux, construite par ceux qui les ont précédés et qui avaient en eux ce même sentiment de l'infinie bonté et de la dignité et de l'humanité de l'homme ».

     

    Du parfait anonyme réhabilité par l'écriture aux grands peintres ou aux navigateurs célèbres, du prophète biblique aux faux prophètes de la renaissance, des mineurs aux héritiers, les personnages de ce récit ne sont jamais pris « par hasard » contrairement à ce qu'affirme le narrateur : ils aident, par la complexité de leur caractère et par leur histoire, à mieux comprendre l'homme et le monde. Ce lien indispensable entre les humains pour enfin donner du sens et « trouver sa place », l'auteur l'instaure par la littérature. C'est elle qui permet, par la puissance de l'écriture, de rapprocher le monde des cavernes de celui de l'homme moderne, « l'empreinte de (l)a main enduite de peinture ocre rouge » de Pollock et « le geste de l'homme ancien ». La littérature est également présente à travers une foule de symboles, notamment la lumière, à la fois boussole et leurre : « Cette clarté resplendissante, qui leur semble plus grande qu'un soleil et les hallucine, c'est tout simplement la lampe de sûreté accrochée au vestibule de la mine » ; mais aussi les mains, celles des hommes préhistoriques dans les grottes ou celles des mineurs, traces de leur passage sur Terre et marques de leur unique richesse : « d'autres traces de mains, noires du labeur et du progrès, sont elles aussi cachées dans des replis rocheux, artificiels ceux-là, creusés à grand fracas par la modernité. Mais elles ne dansent pas ces mains, elles ne brisent pas non plus, elles se défendent dans la boue de la terre, dans la chaleur et la putréfaction ». Mains maternelles également, qui consolent et qui rassurent, et qui, en écho, semblent répondre à ces mains cherchant désespérément un but à leur vie, grattant dans la terre pour trouver une réponse au vide et au silence : « mains qui calment les angoisses, qui font taire les voix dans le noir de la chambre, dans le vide du téléviseur éteint ».

     

    Si le narrateur feint de céder la parole aux personnages pour tous ses récits, le lecteur n'est pas dupe. C'est bien son talent de conteur qui nous transporte, et qui va nous permettre de parcourir ce nouveau monde horizontal, tel le bus de la Greyhound ou le train des démobilisés (le « Going Home Express »), deux des symboles de la société de l'espace infini qui a remplacé celle du temps, telle la peinture de Pollock qui n'a « ni début ni fin » ou telles les photographies d'August Sander, qui semblent avoir capturé tous les visages du monde. Un nouveau monde qui, hélas, « ne se pose plus la question de son développement qu'en termes d'accroissement de son espace vital et des forces du même nom », monde « dans lequel une vision mythologique de l'espace a remplacé une vision mystique du temps », où « le mouvement est devenu la règle et le devenir de toute chose », et qui s'incarne dans l'Amérique, ce nouveau continent source d'angoisse : « Combattre les forces du mal et pour cela le voir partout, lui donner sans cesse forme et vie, voilà le rapport qu'a l'Amérique avec le mal, et qui n'est jamais, dans sa forme naïve, que le nom que l'homme donne à la forme informe et aux monstres tapis dans l'obscurité. (…) Et plus elle rejoue la fin du monde pour mieux démontrer sa force au monde entier, plus elle donne corps à ses peurs ».

     

     

    Le livre de Bruno Remaury, comme toute la (vraie) littérature, est à la fois ce qui permet de (re)créer la grotte et d'en sortir en poétisant « la détresse qu' a inventé la modernité au nom de la raison et du progrès », cet espace sans limites qui va de pair avec la « solitude infinie ». Le narrateur dit et le miracle de la création littéraire se produit., « «  Ca y est, c'est terminé, le petit homme va se coucher, quelque part dans un recoin d'horizon infini, sans beaucoup d'astres au-dessus de lui ni de mains qui percent l'obscurité mais avec au contraire partout, toujours, la lumière allumée, et le grésillement des néons qui clignotent çà et là aux croisements sans fin des routes éclairées (...) loin du silence des grottes, loin du fracas de l'océan, des bêtes, de la forêt  ».

    (Une version courte de cet article est parue dans le Marianne du 29/11/2019)

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