• Aiguiser son Houellebecq

     

    « Dans la journée, je sortis acheter cinq cartouches de cigarettes, puis je retrouvai la carte du traiteur libanais, et deux semaines plus tard ma préface était bouclée. »

    Parfois, il semble ne pas y avoir de rapport entre certaines propositions de Houellebecq dans Soumission. Pourtant, non seulement il y en a un mais en outre il est souvent extrêmement révélateur. Ici l'association de bons repas et de tabac est pour le narrateur comme pour Huysmans, la forme de bonheur la plus accessible et la plus pérenne mais également la seule propice à l'inspiration.

    Si Houellebecq aime évoquer la société moderne, il tombe rarement dans le travers de nombreux auteurs contemporains qui ne la citent que pour fabriquer avec le lecteur une complicité factice, qui ne repose que sur le clin d'oeil de l'identification immédiate, vision extrêmement réductrice de la littérature envisagée comme un sketch ou une chanson qui nous parle.

    Quand Olivier Adam, dans le premier chapitre de Je vais bien, ne t'en fais pas, écrit : « Bonjour Madame. Six œufs, un paquet de pommes de terre à frites, beurre Elle & Vire, trois bouteilles de Coca, huile tournesol, trois paquets de spaghettis Panzani, un paquet de riz Uncle Ben's, un rosbif, un grand pot de crème fraîche Bridélice, trois Yabon grand format, deux Danette familiales, à la vanille, trois riz au lait La Laitière, quatre paquets de chips Vico, un saucisson Justin Bridou. », on est certes fasciné de constater la facilité avec laquelle l'auteur « fait de la littérature » mais on se demande parfois si de telles listes (car ce n'est pas la seule dans le « roman ») étaient bien indispensables pour justifier le travail de caissière de la protagoniste.

    Chez Houellebecq, au contraire, lorsqu'il évoque, par exemple les plats à micro-ondes, c'est pour ouvrir, non sans humour, sur une réflexion sur la condition humaine : « aucune malveillance ne pouvait s'y lire, et l'impression de participer à une expérience collective décevante, mais égalitaire, pouvait ouvrir le chemin d'une résignation partielle. »

    De même, il y a toujours chez lui une critique sous-jacente de la société, ou de la petitesse de l'homme mais celle-ci est d'autant plus appréciable qu'elle est souvent évoquée sans connecteurs logiques, par la simple juxtaposition de propositions dont le lecteur est invité à rechercher le lien et qui rappellent toujours à l'homme sa propre vanité et son éternel égoïsme, qu'il s'agisse de littérature : « Des phrases de Huysmans sur le Moyen âge me revenaient vaguement en mémoire, cet armagnac était absolument délicieux. », d'amour : « L'image de Myriam sur mon lit, en tee-shirt, le dernier matin, l'image de ses petites fesses rondes me traversa brièvement l'esprit ; je me resservis un grand verre de Cahors. », d'amitié : « J'étais ravi en tout cas d'être invité chez lui le lendemain, on pouvait déjà être certain que le porto serait de bonne qualité, et j'avais assez confiance pour le repas aussi. », « je tombai sur Marie-Françoise, qui émit l'idée de déjeuner ensemble. Ma journée serait, décidément, sociale. » ou de relations entre collègues : En dessous de sa veste prince-de-galles, il portait un polo ; il était bienveillant, sans illusions et sagace ; il devait, très vraisemblablement, être abonné à Historia »

    Ainsi, si le narrateur n'épargne pas la société contemporaine : « Rien que le mot d'humanisme me donnait légèrement envie de vomir, mais c'était peut-être les pâtés chauds, aussi, j'avais abusé », elle est bien moins sa cible privilégiée que l'homme lui-même.

    Il met en avant les limites du système de façon tout à fait détachée, sans aucune indignation, sans dénonciation et la misogynie avec laquelle c'est exprimé nuance la critique puisque celui qui la fait ne vaut pas mieux que le système dont il cerne les limites.

    Et l'on aurait bien tort de croire, malgré les piques récurrentes que ce dernier envoie aux autres personnages du livre, que le narrateur pût se croire au-dessus de la mêlée.

    Certes, au cours de son dialogue avec Godefroy, son collègue, il déclare : « On peut laisser parler les gens assez longtemps, ils sont toujours intéressés par leur propre discours mais il faut quand même relancer de temps en temps un minimum. » Certes, il n'épargne pas Bastien Lacoue, qui a toujours, selon lui, « l'air satisfait de lui-même, du monde et de la position qu'il y tenait. ». Certes, il déclare, non sans ironie, à propos d'un autre collègue, que « L'enseignement en lui-même, impliquant malgré tout une certaine forme de contact avec des êtres humains de nature variée, l'avait toujours terrifié. » ou au cours du dialogue avec un autre personnage : « Il se tut, j'eus nettement l'impression qu'il avait épuisé un premier stock d'arguments. »

    Pourtant, le narrateur s'inclut très souvent dans la critique de l'homme. Les accents voltairiens de Houellebecq tant dans le maniement de l'ironie que dans le constat des limites qui entourent une société sans Dieu n'en ont pas la violence ni la même dimension satirique. La critique de Voltaire était plus acide et plus dénonciatrice. Celle de Houellebecq est plus détachée et l'ironie n'épargne pas le personnage principal, derrière lequel on devine parfois l'auteur, tout au moins certaines de ses lubies.

    Son angoisse par rapport à la mort tout d'abord : « En attendant la Mort, il me restait le journal des dix-neuvièmistes », « Devais-je alors, mourir ? Cela me paraissait une décision prématurée. »

    La vanité de la vie ensuite, dès lors qu'elle s'écarte de l'amour, souvent mise en valeur par des énumérations qui sont de fausses gradations  : « Je me demandais à quoi je pourrais m'intéresser moi-même si ma sortie de la vie amoureuse se confirmait, je pourrais prendre des cours d'oenologie peut-être ou collectionner les modèles réduits d'avion. », « Et je n'avais toujours pas envie de faire un enfant, ni de partager les tâches ni d'acheter un porte-bébé kangourou ».

    Ou encore notre naturel égocentrisme qui nous fait nous estimer important : « Mais les mots de rapports de force en imposent toujours dans une conversation, ça fait lecteur de Clausewitz et de Sun Tzu, et puis j'étais assez content de barre symbolique aussi, en tout cas marie-Françoise hocha la tête comme si je venais d'exprimer une idée. » et qui biaisent nos rapports à l'autre, pour qui on peut ressentir une forme d'affection, mais toujours mise en doute (ici par la présence d'un double modalisateur et de l'imparfait) : « C'était un de mes camarades doctorants, on peut même dire que nous avions des relations presque amicales. » ou exprimée de manière négative : « J'aimais bien cette divertissante vieille peste, assoiffée de ragots à l'extrême. »

    Enfin, on ne peut évoquer l'humour de Houellebecq sans parler de la misère sexuelle. Eternelle source d'inspiration pour le romancier, la sexualité est, dans Soumission, la véritable religion du narrateur puisque sa verge « [intercède] en faveur de Myriam » et puisqu'elle est la seule qui ne l'a jamais trahi : « Modeste mais robuste, elle m'avait toujours fidèlement servi. », au point que « chacune [des] fellations [de Myriam] aurait suffi à justifier la vie d'un homme ». L'importance que revêt la vie sexuelle du narrateur ou son absence est souvent propice au comique, comme lorsque celui-ci a l'impression qu'il arrive au bout de sa vie sexuelle mais qu'il « [change] d'avis en cours d'année, sous l'influence de facteurs externes et très anecdotiques-en général, une jupe courte. »

    La réponse qu'il obtient de façon définitive à cette question constitue sans doute l'un des passages les plus réussis de la littérature sur le sujet :

    « Etais-je, vieillissant, victime d'une sorte d'andropause ? Cela aurait pu se soutenir et je décidai pour en avoir le cœur net de passer mes soirées sur Youporn [...] Le résultat fut, d'entrée de jeu, extrêmement rassurant.[...] j'étais, cela se confirma dès les premières minutes, un homme d'une normalité absolue.

    […] Un homme (jeune ? vieux ? les deux versions existaient) laissait sottement dormir son pénis au fond d'un caleçon ou d'un short. Deux jeunes femmes de race variable s'avisaient de cette incongruité, et n'avaient dès lors de cesse de libérer son organe de son abri temporaire. Elles lui prodiguaient pour l'enivrer les plus affolantes agaceries, le tout étant perpétré dans un esprit d'amitié et de complicité féminines.[...] L'homme, anéanti par cette assomption, ne prononçait que de faibles paroles ; épouvantablement faibles chez les Français (« Oh putain ! », « Oh putain, je jouis ! », voilà à peu près ce qu'on pouvait attendre d'un peuple régicide), plus belles et plus intenses chez les Américains. »

    En conlusion, Houellebecq, dans son dernier roman, ne se contente pas de nous présenter un personnage principal qui tente désespérément de re-rencontrer Huysmans ou à défaut, de règler sa vie sur celui-ci, mais également un protagoniste qui serait, du point de vue de l'humour, son double, humour qui « présente le cas unique d'un humour généreux, qui donne au lecteur un coup d'avance, qui invite le lecteur à se moquer par avance de l'auteur. […] Et cette générosité, j'en avais profité mieux que personne, recevant mes rations de céleri rémoulade ou de purée cabillaud, dans les casiers de ce plateau métallique d'hôpital que le restaurant universitaire Bullier délivrait à ses infortunés usagers. »

    Humour qui rappelle sans cesse au lecteur sa propre petitesse tout en tentant d'y échapper quelques instants grâce au rire, seule arme efficace contre la violence :

    « Je ne connaissais à vrai dire à peu près rien du Sud-Ouest, sinon que c'est une région où l'on mange du confit de canard ; et le confit de canard me paraissait peu compatible avec la guerre civile […] » 

     

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